Fantasia 2025
« II »
ÉVÈNEMENT
[ Cinéma ]
texte de
Élie Castiel
Au gré
du vent
Devant la diversité des propositions, impossible de parler des films suivant une thématique, comme c’est le cas souvent. Nous préférons la facilité de l’ordre alphabétique (par titre) pour donner à chacun des films la place qu’il mérite. En ce qui me concerne, une première incursion dans cette 29e édition, pour le moment fort intéressante, avant la 30e qui, sans doute, se différenciera par son caractère inusité.

Dog of God
Dog of God (Dieva Suns) – États-Unis / Lettonie 2025 – Raitis Abele, Lauris Abele
Les lettons Abele sont trois, mais c’est Raitis et Lauris qui se sont lancés dans cette folle aventure en animation rotoscopique, une frénésie où aventures, anime traditionnel (pas trop quand même), sexe débridé selon les us et coutumes d’aujourd’hui, mais transférés dans un 17e siècle où Rabelais s’assume sans se faire inviter. Fellations, baises surréalistes par leur obscénité, un opéra hardcore qui conviendrait aussi aux plus prudents pour se déniaiser finalement. Car la mise en scène, en plus de se ranger du côté des anarchistes de l’image en mouvement, profite de son approche animation pour exploiter à fond les paradigmes du genre. C’est assumé, totalement avoué et il existe, chez ces frère qui aiment foutre le bordel, une sorte de sensation de bien-être, mais aussi, au fond des choses, une rébellion contre l’ordre établi et une extraordinaire saccage des politiques en place. Devant un monde actuel qui s’écroule devant les affres de la nature déstabilisée et les caprices géopolitiques d’hommes d’états qui ne le sont pas parce qu’ils improvisent leurs coups bas, les Abele s’inscrivent dans un nouveau mouvement (sans doute) visant à stabiliser le monde, justement en capitalisant sur les perversités de toutes sortes qui l’assiègent. Comme une sorte de mission intellectuelle tout à fait originale, du jamais vu.

Old Guys in Bed
Old Guys in Bed – Canada [Québec] 2025 – JP Bergeron
Le titre, qu’on pourrait traduire en français par Au lit, avec des hommes d’un certain âge, est d’un horizontalité stupéfiante, ne laissant aucune ambiguïté au passage. Pour son premier long métrage, le très efficace acteur canado-américain (j’apprends récemment ses origines) signe un film sincère, bien intentionné, un sujet délicat, notamment dans un Québec soi-disant ouvert à la LGBTQ’itude, mais en ce qui concerne le cinéma, peu ouvert d’esprit, à quelques rarissimes exceptions. En fait, il aurait fallu peut-être un Fernand Dansereau pour mener à bien cette proposition, mais ce dernier a toujours misé sur l’amour et ses facultés du côté hétéronormatif. Si l’ensemble de ce long de courte durée se limite à l’essentiel, ce qui est une bonne chose, force est de souligner qu’on a droit parfois à des tournures fictionnelles issues de certaines romcom américaines gaies. Bergeron évite le camp – excellente décision – et Duff MacDonald rend son personnage de daddy-chaser charmant et bouleversant. Vlasta Vrana, autre grand du cinéma canadien tient le rôle du père de Bill (le Dad en question), Mr. Horvath, reconverti en gai après le décès de sa femme – sa cohabitation avec son fils est l’une des parties du film des plus agréablement étranges. Paul James Saunders (Bill, c’est lui) tient la route et se permet un French hommes-âgés bien senti – Chose rare non seulement dans un film québécois, mais dans le cinéma tout court. Une comédie légère qui se savoure agréablement. Mais le plus important, c’est de constater que pour Bergeron, faire ce film était une sorte d’urgence, faute de propositions venant d’ailleurs dans le milieu.

The Forbidden City
The Forbidden City (La città proibita) / Italie 2025 – Gabriele Mainetti
De ma sélection, le film le plus inattendu, une merveilleuse aventure, alliant tous les ingrédients qui font de Fantasia le festival qu’il était et qui l’est encore. Un film virtuose, opéra-urbain-western-manga-mélodrame-aventures qui manifeste ses qualités intrinsèques avec quelque chose rare de nos jours, l’abstinence de tout effet gratuit, de refus de scènes inutiles, mais surtout d’une mise en scène qui défie les différents époques évoquées avec une verve insoutenable. Mainetti, dont a présenté à Fantasia 2016 They Call Me Jeeg Robot (Lo chiavamo Jeeg Robot), son premier long, ne jure que par le plan, une unité de forces aussi bouleversantes que spontanées ; il incombe au cinéaste de manipuler volontaire le spectateur, non pas pour l’exploiter, mais surtout pour lui insuffler une sorte de sensation de plénitude du regard. Le cinéma « grand public » est son truc, et c’est très bien ainsi. Décrire certaines séquences constituerait un affront envers ce que le cinéma offre comme surprises. Les héros ne sont pas ceux ou celles qu’on penses. Les coupables sont-ils les vrais coupables ? Et les comédiennes autant que les comédiens prennent cette aventure au sérieux (même lorsque pour se comprendre, il faille utiliser le cellulaire pour une traduction immédiate. Vous verrez). Lorsque le cinéma mainstream prend la peine de professer le médium avec foi, indépendance et notamment savoir-faire, force est de souligner que, encore aujourd’hui, les images en mouvement constituent le véritable attrait de nos vies. Le voir sur Grand Écran est un must qu’il ne faut pas rater. Et surtout, une ville de Rome anti-touristique, la marginale, celle des bas-fonds, celle rarement montrée.

The School Duel
The School Duel / États-Unis 2025 – Tom Wiseman Jr.
Un carton d’une citation de Jonathan Swift tirée de son essai A Modest Proposal indique d’emblée de quoi sera constitué ce futur proche dont il est question dans ce premier long métrage, non sans failles, certes, mais tout de même achevé, notamment dans le choix du noir et blanc comme support formel autant au récit qu’a l’environnement, une école militaire où les compétions (examens) finaux sont… (on ne vous dira rien d’autre). Miller Jr. parle de politique, de masculinité toxique, de rivalités, de tensions sexuelles latentes entre adolescent, bien que pas exprimées. De ce qu’on attend de tout jeune homme, c’est le culte de la puissance, de la virilité, quelles que soient les conditions de notre éducation. La femme est ici réduite au rôle de mère approbatrice du système ou si encore adolescentes, de cheerleaders (meneuses de claques). Les influenceurs ont survécu au monde d’aujourd’hui, ayant conservé leur statut de dignitaires. La violence est souveraine. La condition de l’homme est celle qu’elle a toujours été.
Eddington / États-Unis 2025 – Ari Aster
Quelques mots pour souligner que le film a pris l’affiche cette semaine (voir ici). La proposition d’un nouvel auteur qui sans aucun doute saura nous surprendre dans ses prochains films. Le présent immédiat semble affecter ses préoccupations et seul le cinéma peut sans aucun doute lui servir de territoire psychanalytique pour abreuver ses idées, d’une force aussi troublante qu’essentielle.
