Nous ferons les films que nous voulons
RECENSION
[ Cinéma ]
Pierre Pageau
★★★★
Pionnières

Le titre complet de l’ouvrage, Nous ferons les films que nous voulons : ONF féministe (1971-1976), indique bien le point de vue de l’auteur Olivier Ducharme. Le titre définit un cadre historique précis, débuts des années 1970, et un lieu de production précis, l’Office national du film. Au cœur de ce regard il y a la place des femmes, dans le milieu du cinéma, mais par extension, dans la société en général. Et bien qu’il soit écrit par un homme, il s’agit d’un ouvrage très féministe. Le corpus de base pour ce travail est la série de six films réalisés dans le cadre du groupe « En tant que femme » : J’me marie, j’me marie pas (1973, Mireille Dansereau) ; Souris tu m’inquiètes (1973, Aimée Danis) ; À qui appartient ce gage (1973, Susan Huycke, Clorinda Warny, Francine Saïa, Jeanne Morazain, Marthe Blackburn) ; Les filles du Roy (1974, Anne-Claire Poirier) ; Les filles c’est pas pareil (1973, Mireille Dansereau) et Le temps de l’avant (1975, Anne-Claire Poirier). Le regard de l’essayiste Ducharme est à la fois historique et thématique.
Il est important de savoir que est d’abord et avant tout un « analyste politique » ; il a publié plusieurs ouvrages qui portent tous sur notre société et ses nombreux travers, comme, en 2022, Répressions et dépossession politique. D’ailleurs un très grand mérite de cet ouvrage est de faire un regard en « plan d’ensemble » (cadrage large en termes de cinéma). Mais, il faut se rappeler que Ducharme a aussi écrit des ouvrages sur le grand maître du cinéma direct de l’Office national du film, Pierre Perrault : À bout de patience : Pierre Perrault et la dépossession, ainsi que Une vie sans bon sens : Regard philosophique sur Pierre Perrault, avec la collaboration de Pierre-Alexandre Fradet. De telle sorte qu’il peut amplement traiter de cinéma, plus précisément de films féministes des années étudiées dans le livre, mais aussi de d’autres productions culturelles qui vont dans le même sens.
En particulier des pièces de théâtre, comme Lysistrata, L’euguélionne (de Louky Bersianik, 1976). Le grand cadre du cinéma québécois d’alors est aussi considéré, en particulier ce que l’on a nommé le cinéma érotique des premiers temps (citons comme exemples Valérie, L’initiation et Deux femmes en or, films emblématiques grand public. Ces films érotiques ont existé avec le slogan « déshabiller la petite québécoise » ; une expression utilisée pour les films de Denys Héroux en particulier, mais venant de Denys Arcand. Cette expression est d’ailleurs reprise dans Les filles du Roy. L’auteur, par ailleurs, s’avisera d’intégrer diverses luttes menées par les femmes à cette époque, comme dans le cas très couvert dans les médias des « garderies populaires ».
Globalement il s’agit de l’ouvrage d’un historien très sérieux, convaincu par ce besoin urgent de parler intellectuellement de féminisme. Par la même occasion, un livre tout accessible.
Mais, ce qui distingue encore plus cet ouvrage et lui confère une qualité, un intérêt indéniable, c’est le fait que Ducharme a eu accès à des archives, comme un volumineux courrier, qui était celui de très nombreuses femmes qui ont réagi à la présentation des films de l’ONF (celles dans les archives de la série En tant que femmes). L’ouvrage nous montre même un exemple du questionnaire qui a circulé pour permettre aux spectatrices de se prononcer sur les films de la série. L’auteur s’attarde d’abord au film d’Anne-Claire Poirier (grande pionnière des femmes à l’ONF) sur un de ses films déterminants, De mère en fille. On le définit comme le « premier long métrage québécois réalisé par une femme abordant de front le thème de la maternité ». On peut considérer ce film et le regard posé par la réalisatrice à la base du grand mouvement de révolution de la place des femmes dans le cinéma québécois. On indique bien que pour créer le cadre de production « En tant que femme » on a faire face à beaucoup de résistance. À la même époque, un groupe d’anglophones de l’ONF va créer un groupe similaire de création libre, ‘Challenge for Change’ » (ou « Société Nouvelle » pour les francophones).
Globalement il s’agit de l’ouvrage d’un historien très sérieux, convaincu par ce besoin urgent de parler intellectuellement de féminisme. Par la même occasion, un livre tout accessible.
NB : Signalons que les films mentionnés et étudiés dans cet ouvrage sont disponibles sur le site de l’ONF.
Olivier Ducharme
Nous ferons les films que nous voulons :
ONF féministe (1971-1076)
Montréal : Éditions Écosociété, 2025
(Coll. « Parcours »)
366 pages
(Illustré)
ISBN : 978-2-8985-7053-7
Prix suggéré : 22,99 $
