De CRAZY à Hollywood : Le destin
rock and roll d’un cinéaste mythique

RECENSION
Cinéma ]

Pierre Pageau

★★★ ½

 

Il était certain qu’un jour un ouvrage serait publié sur Jean-Marc Vallée, créateur incontournable dans la jeune histoire de notre cinématographie. On peut mentionner qu’un documentaire de Marie-Julie Dallaire, amie du cinéaste, est aussi en préparation. Ce rêve d’Hollywood, celui de Jean-Marc, est présent dans le monde entier ; ici même au Québec, il commence à germer au cours des années 40 avec, entre autres, la Cie Québec Production de Paul L’Anglais. Il est probable que la majorité des cinéastes du monde entier rêvent de tourner un jour à Hollywood, mais peu y réussissent. Or, nous, au Québec, avons un exemple de cette démarche singulière qui consiste à partir d’une petite base cinématographique locale jusqu’à pouvoir aller travailler dans de meilleures conditions de production. Et c’est bien là le sujet du livre d’Olivier Bourque et d’Ismaël Houdassine.

 

JMV

forever

Les deux auteurs sont de grands cinéphiles et des critiques de cinéma. Les deux travaillent aussi à Radio-Canada. Ici, ils empruntent une démarche assez classique, chronologique. Mais, l’ouvrage en question est parsemé de nombreux témoignages d’ami(e)s et collaborateurs/trices. Les auteurs suivront donc un cheminement particulier de la vie de Jean-Marc Vallée ; de sa naissance dans le quartier populaire de Rosemont, ses rêves de musique et de cinéma, jusqu’à la réalisation de son Rêve hollywoodien. Avec un père qui sera, entre autres, discothécaire (radio CKAC) et pourra donc apporter à la maison de nombreux disques (45 tours à l’époque). Sa mère, qui sera très importante dans la vie de Jean-Marc, est très religieuse. Jean-Marc la suivra d’une certaine façon dans ce mouvement pieux.

C.R.A..Z.Y.

Parallèle sans aucun doute sur le cheminement de Grondin dans C.R.A.Z.Y. (jusqu’à Jérusalem) ou ce qui se produit dans Café de Flore. Dans un sens, TOUS les films de Vallée sont autobiographiques. La vie de Jean-Marc démarre donc avec bien du monde autour de lui, mais va se terminer bien seul alors qu’il va mourir dans une superbe propriété (de 350 ans) à Berthier-sur-mer (Jean-Marc aurait pu y contempler le fleuve et l’Ile d’Orléans). Et cette disparition sera d’autant plus inusitée qu’elle aura lieu un soir de Noël, or dans C.R.A.Z.Y. on y dit que le personnage principal (écho de Jean-Marc en principe) n’aime pas Noël.

L’étape cruciale dans la vie de JMV, et il l’a mentionné à de nombreuses reprises, fut la décision de s’inscrire dans un cours de cinéma au collège (Cégep Ahuntsic). Le contact avec le regretté Yves Lever (ex-Jésuite), puis Pierre Pageau, lui sont des incontournables stimulants. Vous pouvez lire ici un document que Jean-Marc est venu nous donner au département de cinéma (vers 1993). Une exclusivité pour les lecteurs de KinoCulture Montréal.

« Le fou à Pageau » il va de soi, c’est le signataire du texte que vous lisez. Le collègue Lever était probablement plus strict, moi un peu plus fou. De ce document je voudrais noter quelque chose que les auteurs ne soulignent pas assez ; avant d’entrer en cinéma ses études sont en « Techniques Administratives ». Ce qui était son premier choix, après d’excellentes études dans un collège privé (sa famille n’est pas fortunée mais on trouve nécessaire de lui donner le maximum de bonnes cartes pour jouer sa vie). Il ne faut se surprendre que Jean-Marc ensuite pourra gérer ses budgets pour ses films, en particulier pour C.R.A.Z.Y. Et aussi qu’il sera toujours intéressé à rejoindre le plus grand public possible. Dans le cours de Cinéma québécois, donné par Yves Lever, Jean-Marc a découvert Jean-Claude Lord, grand admirateur d’Yves Lever. Dans mon cas, il est évident qu’il y a un lien (stylistique, esthétique, moral) à faire entre Jean-Marc et Jean-Claude.

C.R.A.Z.Y. est le film le plus important pour Jean-Marc, celui qui va lui permettre vraiment poursuivre sa carrière de cinéaste. Le succès au Québec est immense, mais aussi sur la planète cinéma en général. Les auteurs lui consacrent au moins quarante pages, toutes justifiées ! Dans le livre j’ai pu témoigner d’une rencontre assez exceptionnelle entre Jean-Marc et ses deux professeurs-formateurs, Lever et Pageau. Yves invite Jean-Marc pour un souper chez lui ; après l’activité à la table, nous trois sommes sur le grand divan de la maison. Jean-Marc, au milieu, nous raconte son grand projet, son grand rêve, le film C.R.A.Z.Y. Il nous parle de tout, des personnages, des actions, et beaucoup de pièces musicales auxquelles il tient beaucoup. Cette discussion a certainement duré au moins trente minutes. Mais Jean-Marc craint que ce projet ne se réalise jamais, en particulier parce qu’il faut payer pour les droits des pièces musicales que Jean-Marc veut absolument.

Dallas Buyers Club

Comme avec la chanson Space Oddity de David Bowie. On sait aujourd’hui qu’il a fallu le travail du producteur Pierre Even et du comédien Michel Côté (on disait qu’un film avec Michel Côté était à coup sûr un succès commercial) pour que ce film puisse enfin se faire. Pour notre plus grand bonheur, celui de Jean-Marc et aussi du cinéma québécois en général. Il convient donc, comme l’ont fait les auteurs, de consacrer à ce film tout l’espace qu’il faut pour bien le comprendre.

Après le très grand succès du film, au Québec et ailleurs dans le monde, le chemin était tracé pour le rêve hollywoodien. L’ouvrage, dans sa perspective chronologique, trace bien ce chemin. Il a fallu d’abord travaillé avec Martin Scorsese pour The Young Victoria (mais clairement ce ne fut pas le rêve que Jean-Marc caressait). La suite fut beaucoup plus heureuse, avec Dallas Buyers Club, Wild, Demolition, et aussi son passage à la télévision avec Big Little Lies (et sa pléiade de grandes comédiennes, comme Nicole Kidman, Reese Witherspoon et Laura Dern). Il ne faut pas oublier un film, tourné beaucoup pour le public de France, Café de Flore, très important pour quiconque veut s’intéresser à des éléments biographiques de la vie de Jean-Marc.

Café de Flore

Avec le succès de Dallas Buyer’s Club Jean-Marc se retrouve dans l’antre de l’univers hollywoodien, avec ses récompenses majeures comme les Golden Globes, puis consécration absolue, les Oscars. En effet, l’acteur principal de Dallas, Matthew McConaughey, se mérite l’Oscar du Meilleur acteur, et Jared Leto celui du Meilleur acteur dans un second rôle (en 2014). Quelques années plus tard Jean-Marc récidive alors que sa série télévisée, Big Little Lies, et ses comédiennes, se mérite aussi de nombreux Prix d’interprétation. Jean-Marc n’a jamais voulu que ses grands talents de monteur, sa grande virtuosité, nuise au travail des comédiens, et au récit en général. Plus tard il va critiquer ses choix de pièces musicales dans C.R.A.Z.Y., comme étant un peu trop « imposé » au spectateur; il pourrait aussi questionner son grand remontage de Café de Flore. Il faut donc rappeler que pour bien suivre la carrière de Vallée, il faut obligatoirement revenir sur son court métrage Les mots magiques (récit d’un père alcoolique avec lequel un fils tente de communiquer ; quelque chose de très biographique, mais surtout un bijou dans le domaine du montage).

Liste noire

Je peux témoigner en principe de cela, puisque Jean-Marc m’a amené le voir travailler sur le montage de Liste noire, de Los Locos et de C.R.A.Z.Y. J’ai pu voir un caractériel du montage. Même à Hollywood il tenait à conserver ses droits sur le montage, souvent avec le « faux » nom de « John McMurphy ». Nom qu’il a emprunté à celui du personnage principal de Vol au-dessus d’un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo’s Nest), le grand film de Milos Forman – je me souviens d’avoir présenté ce film en classe et que ce fut presque la seule fois qu’il est venu me remercier. Il faut savoir que Jean-Marc était un élève très attentif, mais peu bavard. Or, de le voir venir me parler en longueur du film de Forman m’avais surpris, agréablement ; par la suite, il faut le dire que j’ai fait une longue analyse, suivie d’une discussion en classe.

Les prix gagnés par Dallas Buyer’s Club témoigne bien de la reconnaissance que Jean-Marc recevait à Hollywood, son rêve. Cela va se réaliser de nouveau, et pratiquement en mieux, pour les prix qu’il va recevoir pour la série télévisée Big Little Lies, aux Golden Globes puis aux Emmy (prix pour la télévision aux États-Unis). Jean-Marc réussit donc son pari, il va rafler huit trophées Emmy. Il a atteint pratiquement tout son rêve, de devenir cinéaste à Hollywood tout en se ménageant sa part de créativité personnelle, en particulier grâce à son travail de monteur. Pour Little Big Lies, Vallée remporte le Prix de la meilleure réalisation et la série celle de « Meilleure mini-série ». Surtout, je crois, que pour Jean-Marc il était important de rejoindre le grand public. Il avait réussi cela dès Liste noire, et, bien sûr avec l’immense succès de C.R.A.Z.Y. Son amour de la musique populaire devait le guider dans cette idée de rejoindre le grand public. Au collège il avait montré un intérêt pour Vol au-dessus d’un nid de coucou, et La vie est belle (It’s a Wonderful Life), de Frank Capra – il faut savoir que ce film était probablement le seul que Yves aussi bien que moi présentions à nos élèves; donc Jean-Marc l’a vu au moins deux fois au collège), et, je le redis, le cinéma de Jean-Claude Lord (présenté par Yves Lever grand maître de l’enseignement du cinéma québécois).

En terminant je suis de ceux qui aurait aimé qu’il y ait davantage de témoignages de ses deux garçons, tellement ils sont importants pour Jean-Marc (la section photographies montre bien cela). Alex est le Jean-Marc épris de musique ; il a été l’architecte de la présentation des Mixtapes au Centre PHI. Émile est le Jean-Marc cinéaste; présent dans ses films, et ayant suivi le chemin de son père pour étudier en cinéma au Collège Ahuntsic.

Impossible en terminant de ne pas dire que le dernier grand projet de Jean-Marc, celui d’une biopic de Janis Joplin n’a jamais plus se faire. Le livre parle cependant son projet de faire un film avec Yoko Ono (et donc aussi John Lennon) ; il en parlait lors de ses derniers échanges avec ses amis techniciens du Québec. En terminant je suis de ceux qui aurait aimé qu’il y ait davantage de témoignages de ses deux garçons, tellement ils sont importants pour Jean-Marc (la section photographies montre bien cela). Alex est le Jean-Marc épris de musique ; il a été l’architecte de la présentation des Mixtapes au Centre PHI. Émile est le Jean-Marc cinéaste; présent dans ses films, et ayant suivi le chemin de son père pour étudier en cinéma au Collège Ahuntsic.

Mais, dans l’ensemble, on peut constater qu’il s’agit d’un ouvrage complet. Tous les travaux de Jean-Marc y sont, et ses rêves.

Alors il faut bien remercier Bourque et Houdassine pour ce travail.

Olivier Bourque, Ismaël Houdassine
De CRAZY à Hollywood : Le destin
rock and roll d’un cinéaste mythique
Préface de Vanessa Paradis
Montréal : Libre Expression, 2025

320 pages
(Illustré)
ISBN : 9-7827-6481-6486 (2-7648-1648-11)
Prix suggéré : 34,65 $