Drifting Stones
@ Diaspora Film Festival 2026
ÉVÈNEMENT
[ Cinéma ]
Texte : Élie Castiel
Alors que son ancienne compagne est en fin de vie, un homme se rend au Canada pour y rencontrer leur fils de dix-huit ans pour la toute première fois. Étrangers l’un pour l’autre, ce père et son fils apprivoisent avec prudence cette relation naissante, tissant peu à peu un lien fragile au fil des secrets et des souvenirs de la femme qui les unit.

★★★★
Dans le regard de la Canado-Iranienne Samiramis Kia, une volonté s’impose d’emblée : ne pas imiter ses confrères iraniens. Beaucoup sont en exil ou tournent clandestinement. Elle aurait pourtant le droit de s’en inspirer. Mais son choix ne relève ni d’un simple souci d’originalité, ni d’une volonté de distance. Kia voue au cinéma une profonde vocation esthétique. Chez elle, le formel devient la véritable force d’attraction. C’est d’ailleurs ce qui, paradoxalement, pourrait la rapprocher d’eux. Ce constat, palpable, frappe encore plus lors d’un second visionnement.
SILENCES
ET
CHUCHOTEMENTS
C’est peut-être aussi l’exigence du premier long métrage. Drifting Stones rappelle certaines images en mouvement du cinéma occidental. Pourtant, en observant de près ce drame familial à huis clos — bien que déployé sur plusieurs lieux —, on découvre une approche inédite de la narration. Les mouvements narratifs se réinventent, libérant de nouvelles possibilités et d’autres affects dramatiques.
Drifting Stones se traduit idéalement par Pierres glissantes. C’est la formulation la plus fidèle au récit. Le film figure à la programmation du Diaspora Film Festival de Toronto en novembre. Je jalouse déjà cette initiative. J’espère que Montréal emboîtera rapidement le pas avec son propre festival du genre.

Comme un complexe d’Œdipe : un rapprochement presque liturgique qui absout des péchés.
Ouvrons une parenthèse : notre ville a depuis longtemps perdu sa souveraineté de métropole cinématographique au Canada. Un cadeau inattendu offert à Toronto, qui se solde ici par une indifférence regrettable. Certes, des festivals subsistent à Montréal, mais comme on dit si bien : « ce n’est plus comme avant ». On subventionne, soit. Mais les ministères de la Culture n’ont jamais poussé l’audace aussi loin qu’ils le devraient. Si j’oublie un ou deux organismes au passage, je m’en excuse.

Entre hommes, la difficulté d’exprimer les émotions.
Qu’elle en soit consciente ou non, Kia évoque Ingmar Bergman. Le maître suédois percevait lui aussi les silences comme des signes de contestation, des cris intérieurs. Il forgeait son cinéma à l’aide d’images inspirées souvent des peintures de la chrétienté fondatrice. Est-ce trop dire de Samiramis Kia ? Pourquoi pas ? On décèle aussi parfois l’influence de Theo Angelopoulos dans ces plans contemplatifs qui en disent long sans un mot. On y croise même de discrets échos du minimalisme abstrait de certains cinéastes de l’Hexagone.
Un résumé succinct suffit à poser la trajectoire du film : le scénario est simple, mais son élaboration s’avère complexe. Les comédiens doivent puiser au plus profond d’eux-mêmes. Ce sont eux qui donnent vie à cet essai cinématographique sur le silence.

Deux générations qui s’affrontent malgré leur proximité.
L’autre originalité du film tient à sa langue. L’action se déroule à North York, en Ontario. Outre l’anglais, les personnages s’expriment en kurde. C’est une langue rarement entendue dans le cinéma contemporain. Ce choix constitue en soi une prise de position politique. Il inscrit Kia dans un socle de revendications à la fois intimes et sociales. Si ma mémoire est bonne, la cinéaste a enseigné à l’UQAM. Cette artiste cosmopolite s’intègre ici dans une occidentalisation digne, saine etsans excès. Elle avait déjà signé quelques courts métrages avant Drifting Stones. Son cinéma est actif et refuse la facilité.
Dans Exarcheia: The Chanting of Birds, Nadine Gomez — dont le père est d’origine mexicaine — filmait un habile mélange de diversités urbaines. Elle captait un quartier d’Athènes où une faune d’artistes habitait l’espace sans artifice. On retrouve un parcours similaire chez Kia. Toutefois, son huis clos exclut la ville et ses habitants, sans doute eux aussi égarés. L’intimité y gagne en densité, restant encore plus fidèle à l’esprit du film.
Il s’agit définitivement d’une cinéaste à suivre, qui carbure à l’imagination.
Le regard de Kia est éclairant, presque lumineux. Il apporte aux personnages l’ouverture aux autres dont ils ont besoin. C’est vrai même lorsque l’action se déroule en plein hiver, comme lors de cette scène d’enterrement où la parole ne sert plus à rien. D’une poésie retenue magnifique.
Le père s’était séparé de sa femme en retournant en Iran — du moins pouvons-nous le supposer. Il revient aujourd’hui au Canada pour revoir son ex, très malade, et son fils. Ce dernier ne l’a connu qu’enfant. Face à ces retrouvailles, le fils préfère ne pas parler kurde avec son père. Les raisons se devinent aisément.

Une analyse psychanalytique des liens entre hommes.
Drifting Stones soulève des questions cruciales pour le critique. Toronto, et d’autres provinces, offre-t-elle aux cinéastes de la diversité plus de possibilités de s’exprimer que le Québec ? C’est le cas, et je dois l’avouer avec une certaine tristesse.
À l’inverse, ailleurs au pays et surtout à Toronto, ces cinéastes se débrouillent. Ils font traverser à leurs œuvres, avec un bel enthousiasme, la spécificité de leurs origines et la singularité de leur nouvelle identité géographique. C’est une intégration totale qui refuse l’assimilation. La raison en est simple : le pays qui nous voit naître ne peut effacer l’âme que nous portons en nous depuis l’enfance.
Enfin, la durée du film — moins de 90 minutes — sonne comme une déclaration en bonne et due forme. Kia n’accorde à l’objet-cinéma que le temps nécessaire. Rien que l’essentiel. Tout le reste aurait été superflu.
Il s’agit définitivement d’une cinéaste à suivre, qui carbure à l’imagination.

Samiramis Kia
Crédit : @ Instagram
ÉTOILES FILANTES
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. ★ Sans intérêt. 0 Nul.
½ [ Entre-deux-cotes ]
