Rendez-vous
Québec Cinéma 43

ÉVÈNEMENT
Cinéma ]

Luc Chaput

Des êtres

en des lieux

Depuis plus de quarante ans, les Rendez-vous du cinéma québécois, aujourd’hui ‘Rendez-vous Québec Cinéma’, offrent la possibilité de visionner pendant environ une semaine la plupart des longs métrages sortis durant l’année précédente et de découvrir de nouveaux longs et courts. Des soirées hommage, des rencontres avec des équipes de production télé ou cinéma et des remises de prix complètent l’offre de cet épisode festif de fin attendue d’hiver.

Parmi les nouveautés, on doit signaler Libres de choisir, qui a connu un lancement double le même soir en version moyen métrage à la télé et en version complète en salle. Les deux réalisatrices Élise Ekker-Lambert et Julie Boisvert indiquent le chemin parcouru depuis soixante ans par des témoignages plein écran de femmes ayant choisi d’avoir un avortement. En contrepartie, la visite de cliniques actuelles souligne le travail d’écoute et d’accompagnement de ces médecins, infirmières et travailleuses sociales. Des images de manifestations à Ottawa et ailleurs avec les affrontements véhéments entre les deux points de vue opposés et l’inégalité d’accès entre les provinces et les régions soulignent la nécessaire vigilance même au Canada, notamment depuis l’annulation de l’arrêt Roe v Wade aux États-Unis en 2022.

Posthumains

Dans Posthumains, Dominique Leclerc continue l’exploration entamée dans ses pièces de théâtre. Souvent à l’écran, interagissant avec de nombreux interlocuteurs et souvent avec son conjoint Dennis, elle raconte son histoire personnelle. Sa lutte contre la maladie et les rencontres quelquefois bizarres et tout au moins étonnantes avec des biohackers font partie de ce récit filmé pendant plusieurs années rempli de conférences et de colloques qui illustrent la diversité des chantres du post-humanisme et des chercheurs et promoteurs d’autres moyens pour guérir des maladies et de prolonger indûment la vie. La mainmise par les GAFA et autres organisations sur les données personnelles amène la protagoniste à s’impliquer de manière plus politique contre cette intrusion sournoise dans nos vies privées. L’incrustation des noms des personnes interviewées et des entités visitées permet au spectateur de continuer sa recherche amenée par ce documentaire enlevant.

Après Secondaire V, Guillaume Sylvestre continue de regarder de l’intérieur le système d’éducation québécois. C’est dans la région de Schefferville que se trouve l’école secondaire de Matimekush. Elle est un point central de la réserve comme le décrivent plusieurs séquences et ce sont surtout des professeurs africains qui y travaillent, aidant de diverses manières les étudiants qui sont absents pour de multiples raisons. La place de Conrad, éducateur en culture innue, et son amitié évidente avec certains de ses collègues constitue l’épine dorsale de ce long métrage d’observation tourné pendant une année scolaire sur les réponses des écoles à l’amarrage à d’autres réalités.

Matimekush

La laguna del soldado

Les cinéastes québécois se sont intéressés depuis longtemps aux autres contrées de notre planète bleue. Les Rendez-vous présentait La Laguna del soldado (The Soldier’s Lagoon) de Pablo Álvarez-Mesa, Canado-Colombien résidant à Montréal. Tourné dans les plateaux de ce pays limitrophes du Venezuela, cet essai documentaire tourné en 16 mm revient sur la traversée en 1819 par l’armée de Simón Bolívar lors de la guerre de Libération. De nombreuses séquences de ciel et de brouillard et de changements rapides de coloris servent d’arrière-plan à des entrevues hors caméra avec des citoyens de ces paramos qu’il soient autochtones, anciens militaires, scientifiques, directeur de musée ou mineurs. Leurs discours différenciés relient cet écosystème fragile mais résilient aux nombreux conflits qui s’y sont déroulés depuis au moins l’époque des conquistadors. Le travail complexe de la bande-son pleine de bruit et de fureur, de chants d’oiseaux et de silences nous immerge dans ce territoire. La Laguna a remporté avec raison plusieurs prix lors de ses passages dans d’autres festivals, dont Hot Docs et Doxa.

Nous reviendrons lors de leurs sorties subséquentes sur d’autres films, comme Phénix de Jonathan Beaulieu-Cyr, récipiendaire du Prix Gilles-Carle.

Une vie intelligente
@ Duceppe

CRITIQUE
[ Scène ]

Élie Castiel
★★★

Le

meilleur

des

mondes

possibles

Nous aurions voulu sorti béats de ce à quoi nous nous attendions ; salle, bien entendu, archi-comble, public enthousiaste avant même le début. Présentations comme lors d’une très importante soirée.

Et puis… ça débute, ça continue… et se dirige dans tous les sens. Nous aurions voulu quelque chose de plus robuste, d’aller dans le vif du sujet, de proposer des moyens de s’adapter à cette réalité. En somme, un phénomène social auquel nous serons (sommes) confrontés tôt ou tard.

Présentation de personnages qui déballent des vérités, des astuces pour s’habituer à ce nouvel emballage techno-scientifique qui colonise notre conscient et dans un sens, pourrait mettre en péril l’Humain en tant qu’espèce biologique. Mais plus que tout, une machine intelligente qui, si nous croyons certaines critiques, remplacera notre capacité de réfléchir et de mettre en péril notre créativité.

‘Objet’ de convoitise pour les jeunes générations, promesse d’un futur inquiétant pour les autres. Toujours est-il que le texte de Dominique Lerclerc essaie de patauger avec plusieurs niveaux de lecture. Avouons que c’est, la plupart du temps, dans un langage clair, à la portée de tous.

Jusqu’ici, jusqu’à preuve du contraire, tout va bien.
Crédit : Danny Taillon

Théâtre à la sauce secondaire-premier-cycle, IA 101, intervention sur vidéo de Joshua Bengio, expert en la matière au Québec (au Canada) qui donne son point de vue sans vraiment parler des rapports entre l’IA et le facteur humain.

Le public est invité à participer à des expérimentation bizarres avec, comme but, d’épater la galerie. Il répond affirmativement. 

Avouons néanmoins qu’il y a, dans la mise en scène de Leclerc et de Patrice Charbonneau-Brunelle, une volonté sincère de créer divers univers, créant pour ainsi dire une expérience de science-fiction surréaliste qui tantôt émerveille, tantôt nous laisse pantois. C’est étrange, étonnant, du jamais-vu même si le théâtre-documentaire a déjà été mis en scène dans le passé.

‘Objet’ de convoitise pour les jeunes générations, promesse d’un futur inquiétant pour les autres. Toujours est-il que le texte de Dominique Lerclerc essaie de patauger avec plusieurs niveaux de lecture. Avouons que c’est, la plupart du temps, dans un langage clair, à la portée de tous.

On soulignera la musique de Frédéric Auger et l’apport du contenu-vidéo, très important dans ce genre de proposition, de Allison Moore. Mais là où le bât blesse, c’est de savoir si Une vie intelligente est une dénonciation de l’IA ou, au contraire, une glorification de « ce qui s’en vient », comme l’illustre parfaitement bien cet immense tronc de tête d’un certain Elon, gratifié de ‘1’.

Dans le programme, il est dit « À ce stade-ci de notre évolution, alors que notre espèce semble tout mettre en œuvre pour provoquer sa propre extinction, pouvons-nous clamer tout haut et fort que nous sommes intelligent-es ? » Ce constat, à lui seul, nous permet de croire que Une vie intelligente est une proposition scénique essentielle.

FICHE ARTISTIQUE PARTIELLE
Texte
Dominique Leclerc
Mise en scène
Dominique Leclerc, Patrice Charbonneau-Brunelle
Assistance à la mise en scène
Chloé Ekker

Distribution
Thomas Emmaüs Adetou, Dominique Leclerc

Catherine Mathys, Félix Monette-Dubeau
Marcel Pomerio, Natalie Tannous
Armaryllis Tremblay

Scénographie
Dominique Leclerc, Patrice Charbonneau-Brunelle

Costumes : Jessica Poirier-Chang
Éclairages : Lucie Bazzo
Musique : Frédéric Auger

Concept-Vidéo : Allison Moore

 

Crédit : DUCEPPE

Durée
1 h 45 min
[ Sans entracte ]
Public suggéré
Déconseillé aux moins de 13 ans
Diffusion & Billets @
Duceppe
Jusqu’au 29 mars 2025

ÉTOILES FILANTES
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Sans intérêt. 0 Nul.
½ [ Entre-deux-cotes ]

Corps ouverts
@ Prospero (Salle intime)

CRITIQUE
[ Scène ]

Élie Castiel
★★★

La chair

colonisée

Coralie Lemieux-Sabourin se pose un tas de questions sur l’acte médical des transplantations d’organes ; dans son cas, elle évoque celle du foie qu’elle aurait subie à 22 ans. Si dans le privé, on suppose, ces interrogations sont de l’ordre purement médical et existentiel, ici sur scène, elles prennent une tournure presque philosophique, voir métaphorique, comme si cette intrusion dans le corps se présentait comme une invasion du privé dont on ne peut plus se débarrasser ; il ne reste donc plus que de tenter d’établir une sorte de lien affectif avec le donneur, bien entendu, décédé.

Cette intelligente proposition donne lieu à des moments dramatiques, drôles – parce que le public d’ici a toujours eu besoin d’humour même dans les plus grandes tragédies pour rire afin de tolérer mieux la tension –, des niveaux d’interprétation multiples puisque divers personnages font partie du décor. Sur scène, Sébastien Gauthier (versatile, efficace), Amélie Prévost, une excellente présence qui nivelle son jeu jusqu’à atteindre , et Geneviève Labelle, alter ego de l’autrice qui, comme par un tour de prestidigitation, réussit à rendre les mots créés aussi vulnérables que potentiellement évocateurs.

Comme une sorte d’ingénierie médicale.
Crédit : Katya Konioukhova

De l’écran, avec le documentaire Émilienne et le temps qui passe, Lemieux-Sabourin poursuit du côté de la scène avec un essai intime, trop intime même, allant jusqu’à évoquer son homosexualité – détails qui ne contribue pas du tout au thème principal, mais ces derniers temps, c’est devenu une mode autant à l’écran que dans les arts de la scène. Mais bon !

Les médicaments qu’il faut prendre après la greffe, les exercices à faire, les nombreuses sautes d’humeur, son rapport aux autres, celui à soi, à la vie. Un travail de réflexion nécessitant un effort difficile à gérer.

[ … ] les spectateurs doivent composer avec une proposition atypique qui les oblige à revoir leur notion du regard. Ce corps dont il est question, en quelque part colonisé, est étranger dans tous les cas. Et le pire, c’est qu’il s’agit d’une colonisation essentielle difficile à gérer.

Un corps de laboratoire est présenté et les deux médecin-légistes nous donne un aperçu qui, soyons honnêtes, ne nous laisse pas indifférents. Peu importe, entre « voyeurisme » involontairement scabreux et souhait de montrer la réalité telle qu’elle; les spectateurs doivent composer avec une proposition atypique qui les oblige à revoir leur notion du regard. Ce corps dont il est question, en quelque part colonisé, est étranger dans tous les cas. Et le pire, c’est qu’il s’agit d’une colonisation essentielle difficile à gérer. 

Par les temps qui courent, le système de santé au Québec est largement surmené. Dans cet ordre d’idée, Corps ouverts nous paraît comme une pièce essentielle malgré les quelques légères failles d’une mise en scène un tant soit peu dispersée.

Crédit : Théâtre Prospero

FICHE ARTISTIQUE PARTIELLE
Texte
Coralie Lemieux-Sabourin
Mise en scène
Coralie Lemieux-Sabourin ; avec la
collaboration de Mélodie Noël Rousseau
Assistance à la mise en scène
Heldy Zack Soupraya

Distribution
Sébastien Gauthier

Geneviève Labelle
Amélie Prévost

Décor : Anne-Sara Gendron
Lumière : Joëlle Leblanc
Costumes : Audreyline Lanoix
Concept-son : Agathe Dupéré

 

Durée
1 h 15 min
[ Sans entracte ]
Public (suggéré)
Déconseillé aux moins de 13 ans
diffusion & billets @
Prospero
Jusqu’au 15 mars 2025

ÉTOILES FILANTES
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. Sans intérêt. 0 Nul.
½ [ Entre-deux-cotes ]

 

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