Cinémania 2025

ÉVÈNEMENT
| Cinéma |

Luc Chaput

Portions

d’éternité

 

Dans un grand pâturage, une jeune femme parle à et s’occupe de Joséphine, sa jument Anna, atteinte d’un cancer incurable. Elle a pris une décision dont la finalité est prochaine. Nous sommes dans les premiers moments de ce Où vont les âmes qui a eu l’honneur bien mérité d’une soirée de gala en ce festival du début novembre. Anna, interprétée avec une sensibilité à fleur de peau par Sara Montpetit, découverte en Maria Chapdelaine il y a quelques années, manipule un Polaroid pour figer les instants précieux ou anodins et ainsi documenter sa vie sur Instagram. La mise en scène de Brigitte Poupart additionne de nombreux moments de poésie qui élargissent en l’allégeant la portée du drame familial qui se déroule sous nos yeux. Le scénario de la réalisatrice oppose deux univers bien distincts, la grande ville dans laquelle travaillent les deux demi-sœurs d’Anna et la grande propriété aux recoins biscornus et innombrables encore habitée par la deuxième épouse de ce pianiste maintenant déchu et sa fille.

Où vont les âmes

La figure de ce père condamné pour viol s’immisce par les appels et dans les informations dans ce quotidien familial dans laquelle les deux aînées, auxquelles Monia Chokri et Julianne Côté apportent une grande profondeur dans ces moments seules ou en petit groupe dans lesquelles elles confrontent leurs différences et leurs complicités. La cinématographie de Gontran Chartré renforce cette opposition entre urbanité et nature ouverte où la musique classique, hier bafouée par les gestes du paternel, reprend son droit de cité dans un décor magnifiant une séquence à l’aspect documentaire sur cette mort préparée.

À travers tes yeux

Une jeune femme, tenant une caméra vidéo, filme Haïti, son pays natal dont elle est partie il y a près de vingt ans dans À travers tes yeux. Fabiola Pierre Monty est la fille adoptive de Brigitte Poupart qui l’accompagne dans ce voyage contenant d’autres balises. Des archives familiales montréalaises montrent une famille aimante et une enfant enjouée. Puis, assistées par une équipe venue de l’école de cinéma de Jacmel, les deux devenues trois puisque Justine la sœur aînée est de la partie, rendent compte de la situation d’un pays englouti par de multiples bouleversements depuis au moins trente ans. Des témoignages souvent prenants permettent d’appréhender les existences ardues de ces autres jeunes filles placées en famille dite d’accueil qui les traite de la mauvaise façon. Lâ mise en image, faisant la part belle à des scènes prises sur le vif, est à la fois précise et chaleureuse dans cette quête de racines qui réserve quelques surprises.

Deleau : Le cinéma en liberté

Un homme âgé marche à Paris dans des rues où se trouvent des salles de cinéma, suivi dans un travelling par une auto. C’est Pierre-Henri Deleau dont le seul patronyme aurait pu servir de titre à ce portrait amical par Michel La Veaux, directeur photo louangé et auteur déjà bien noté pour son documentaire sur un hôtel mythique germanopratin. M. Deleau fut le premier et longtemps directeur de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Il avait le ton frondeur et a encore l’esprit vif dans cette déambulation biographique dans laquelle Paris et Cannes assoient ses propos. Des analyses de certains films aux extraits judicieusement choisis et des archives issues entre autres de l’INA permettent de rappeler l’importance de cette section du festival de Cannes dans l’irruption sur la scène mondiale de cinématographies lointaines dont on ne soupçonnait même pas les talents et les originalités. De nombreux témoignages de cinéastes et même de Gilles Jacob parsèment ce Deleau : Le cinéma en liberté confirmant l’acuité du regard de ce toujours cinéphile passeur d’images devenues maintenant éternelles.

Nous reviendrons lors de leurs sorties dans l’année qui vient sur d’autres films tels Connemara, Fanon et Moi qui t’aimais présentés dans ce festival qui, en dépit des difficultés de communication dues à la grève des transports, a gardé sa spécificité malgré une offre qu’on pourrait qualifier de presque pléthorique.