Extérieur/Nuit
@ Prospero

video
play-sharp-fill

CRITIQUE
[ Scène ]

Élie Castiel

★★★★ ½

 

Fantasmagories

dans

le brouillard

 

Allons-y tout de go : Extérieur/Nuit est un acte de résistance, une œuvre théâtrale aboutie, minimaliste par sa mise en scène et son texte qui mise plus sur le chuchotement que sur la parole directe, un tour de force dramaturgique qui exaspère autant qu’il bouscule notre esprit et notre regard. Une expérience sensorielle où la conception sonore est à elle-seule personnage à part entière. Il obsède, insécurise, pervertit notre confort.

Avant même que le spectacle ne commence. Les spectateurs sont accueillis par un bruit insensé impossible à définir, mais qui ressemble à une apocalypse terrestre, comme si on prévoyait la fin d’un monde. Une pancarte à l’envers où l’on pourra lire de droite à gauche, comme le font les Musulmans et les Juifs (et pourtant…), TITANIC. Que représente cette enseigne, cet écriteau qui semble venir d’un ailleurs incertain ?

Le suspense prend place bien avant le début de cette expérience anti-théâtre d’une extraordinaire et troublante énergie. Trois personnages sont présentés, jouant des rôles différents, même si au début, ils/elle signalent leur identité : une femme dans la salle de bain, proche du lavabo ; on vous cachera ce qu’elle fait, mais elle chuchote des paroles que nous ne comprenons pas, mais qui se rapportent à une personne aimée. Il est question de solitude et de désir d’en finir avec, ou peut-être de renouer.

Et puis, le salon d’un petit appartement où un jeune homme, mi-vingtaine-début-trentaine, semble inviter son corps à des caresses charnelles, puis se remet en place assise pour continuer cette présence muette où on peut comprendre qu’il s’agit aussi, comme la précédente vignette, de solitude.

Chercher ce qui peut-être n’existe pas.
Crédit : Philippe Latour

 

Et puis, une jeune fille qui se fait la grande défenseure d’un collègue de secondaire, ouvertement queer, qui drague les hommes plus âgés, et qu’elle encourage de continuer.

Partie la plus intéressante de cet Extérieur/Nuit, car ce personnage devient en quelque sorte le/la doppelgänger du jeune homme. La solitude est ici brisée par l’envie de sexe, de se faire… par des passeurs plus âgés qui font semblant de ne pas accepter les propositions des jeunes. Ici, ce sont les jeunes adolescents qui tentent de séduire et non le contraire. Du jamais vu dans le théâtre québécois, ni au cinéma d’ailleurs. Le pédophilie laisse sa place à un nouveau phénomène, le gérontophilie.

Une pièce provocante, osée, mais dans tout ce ramassis d’idées saugrenues, une tristesse, un vide qui ne s’exprime que par ces montées de brouillard qui envahissent l’espace.

Jouer avec soi-même.
Crédit : Philippe Latour

La réalité terrestre se perd dans une large bruine où l’humidité qu’elle procure sert d’alibi érotique à la résurgence des sens. La violence est de mise, non pas par défi de heurter le corps, mais par simple poussée à convertir son propre corps à quelque chose d’inaccessible, qui n’existe sans doute pas.

Entre les paroles prononcées comme il se doit et les gazouilles qui n’ont guère d’importance, un discours sur la place du narratif dans la dramaturgie. Pièce post-moderne, mais sans doute nous serions tentés de la situer à une période qui n’existe pas encore.

L’atmosphère, dans l’ensemble, est électrique, le son, de fin du monde, d’une farouche énergie, le vocable, aussi absent que singulièrement manifeste. Une œuvre essentielle, notamment pour comprendre et réfléchir sur le nouvel argumentaire en termes de dramaturgie québécoise. J’ai même envie de dire… universelle.

Entrer dans la peau d’un autre.
Crédit : Philippe Latour

JJ Houle a écrit un texte beaucoup plus hasardeux que dans les pièces traditionnelles, même les plus innovantes. Car il s’agit d’une écriture abstraite, déchirée, prenant des risques énormes, subordonnée à l’esprit totalement abscons du créateur, auquel les comédien(nes) et le metteur en scène doivent s’accrocher.

L’atmosphère, dans l’ensemble, est électrique, le son, de fin du monde, d’une farouche énergie, le vocable, aussi absent que singulièrement manifeste. Une œuvre essentielle, notamment pour comprendre et réfléchir sur le nouvel argumentaire en termes de dramaturgie québécoise. J’ai même envie de dire… universelle.

FICHE ARTISTIQUE PARTIELLE
Texte : JJ Houle
Mise en scène : Charles Voyer
Interprètes
Gwendoline Côté
Charles Voyer
Aline Winant

Conception sonore : Antoine Racine
Scénographie : Léo Gaudreault
Lumière : Flavie Lemée
Costumes : Marianne Lonergan Pilotto

Diffusion
Prospero

(Salle principale)

Durée
1 h 35 min
(Sans entracte)
Jusqu’au 28 mars 2026

Public
Déconseillé aux moins de 16 ans
[ Thèmes adultes ]