Les chambres rouges.
Un scénario et un film de Pascal Plante
RECENSION
[ Cinéma ]
Pierre Pageau
★★★
Passé
au
crible
Cet ouvrage est constitué essentiellement de deux parties ; d’une part, le découpage technique (scénario) du film de Pascal Plante, Les chambres rouges (2023), de l’autre, un long entretien avec le réalisateur, mené par Frédérick Maheux. Le scénario correspond à la version finale du travail de Plante, datée du 5 octobre 2022. L’aspect littéraire, il va de soi, y est dominant, mais l’éditeur a demandé à Plante d’ajouter des notes de bas de page, néanmoins dan trop minces pour être lisibles.
Cependant, il faudra faire l’effort de les lire. Elles nous renseignent sur plusieurs décisions de mise en scène. Très souvent, il s’agit de scènes qui ont été modifiées au tournage – comme celle de la procureure au début du film, ou d’autres carrément enlevées (celle, où l’avocat de la défense aurait pris la parole, mais selon Pascal Plante « il était difficile de s’éloigner aussi longtemps de Kelly-Anne ». Un troisième et dernier exemple concerne un petit geste du serial killer Ludovic alors que le procès semble bien se terminer et serait une sorte de salut à Kelly-Anne ; selon cette note de bas de page, l’effet fut improvisé, mais bien conservé parce qu’il « donne froid dans le dos ».
Globalement, on peut s’inquiéter du rendu d’un tel film uniquement (ou presque, il y a quand même quelques images) avec les mots. En effet, ce film est en soi une expérience filmique indicible, intraduisible, et cela grâce au travail exceptionnel de mise en scène Pascal Plante. Il y a des qualités formelles, en termes de cadrages, de montage, de choix sonores qui dépassent l’univers des mots. Dans les faits, ce récit, situé en partie dans le Dark Web, avec un serial killer en action, aurait pu donner un film gore, avec pas mal de sang. Ce qui n’est pas le cas ; nous sommes devant un travail rigoureux pour suggérer, pour créer un suspense bien solide. Ce qui fait aussi que sa traduction en mots ne peut être qu’une sorte de mal nécessaire.

Les chambres rouges (le film)
ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC MAHEUX
Comme je le mentionnais en introduction, il y a dans ce livre quelque chose de rare, un très long entretien avec Pascal Plante mené par Frédérick Maheux, chercheur et artiste multimédia. De plus, elle a lieu en « visioconférence » ; cela me semble d’autant plus justifié que Pascal et Frédérick sont des maniaques du monde des écrans. Les chambres rouges nous amènent sur le terrain des réseaux d’images clandestines. Les personnages féminins principaux, Kelly-Anne et Clémentine, sont totalement fascinées par l’ « image » que projette le tueur en série Ludovic Chevalier. Frédérick Maheux, une fois encore, est un créateur qui s’inspire du monde contemporain des images. Il y a donc eu ici une rencontre entre deux créateurs dont les univers se complètent. Pour le plus grand bonheur du lecteur.
Dans les faits, ce récit, situé en partie dans le Dark Web, avec un serial killer en action, aurait pu donner un film gore, avec pas mal de sang. Ce qui n’est pas le cas ; nous sommes devant un travail rigoureux pour suggérer, pour créer un suspense bien solide. Ce qui fait aussi que sa traduction en mots ne peut être qu’une sorte de mal nécessaire.
Et on en apprend beaucoup sur des choix de Pascal Plante. On découvrira que c’est un grand cinéphile ; il dit avoir vu 465 films en 2021 et 383 en 2022. Maheux fait référence à de nombreux cinéastes et musiciens. il mentionne, entre autres, David Fincher et Michael Haneke, de qui il ne fait pas référence à Amour, Le ruban blanc ou Caché, mais bien à Funny Games. On se souviendra que dans ce film, l’Autrichien Haneke met en scène deux jeunes hommes très violents ; ayant pris en otage un couple dans un chalet, ceux-ci doivent se livrer à des « jeux » sadiques. L’intérêt pour la monstruosité est bien évident. Elle le sera aussi, d’une autre façon, dans le film de Pascal Plante. Malgré ou en raison de ces caractéristiques narratives et formelles, Funny Games a obtenu la Palme d’or à Cannes en 1997. Pour la musique il fait référence à Burzum, un projet musical solo de black metal.
Force est aussi de souligner le travail de la maison d’édition Somme Toute. Coup sur coup elle vient de nous donner des scénarios ; d’abord ceux de Robert Morin (Scénarios refusés), puis celui de Marc-André Forcier (L’eau chaude, l’eau frette). Si Les scénarios refusés ou le film de Forcier peuvent exister, se transcrire en mots, ici, on a droit à un ouvrage plus original et plus exigeant pour le lecteur.
un scénario et un film de Pascal Plante
Montréal : Éditions Somme toute, 2024
[ Coll. « Filmécriture » ]
222 pages
(Illustré)
ISBN : 978-2-89794-518-3
Prix suggéré : 25,95 $
ÉTOILES FILANTES
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½ [ Entre-deux-cotes ]