Locarno 2025

ÉVÈNEMENT 
Cinéma ]

texte
Élie Castiel

Soubresauts

 

Comme ce fut le cas pour le festival de Cannes, cette année, une première incursion à Locarno grâce à des attachées de presse qui reconnaissent notre travail dans le terrain, quitte à œuvrer virtuellement. Nous reposons sur les liens que nous recevons et, jusqu’ici, nous n’avons obtenu que quatre, question de donner une idée, malgré notre grande volonté d’en savoir plus, plutôt furtive sur l’évènement.

Anno Uno (An un / Year One – Italie 1974 – Roberto Rossellini
Cet avant-dernier film (précédent Il messia / Le messie) de Rossellini est présenté cette année à Locarno en copie restaurée, œuvre-Hommage à un cinéma qui compte, qui en quelque sorte fait le bilan d’une vie, discours-débat politique, tableau d’une Histoire moderne de l’Italie. Image sublime, propos édifiant, réplique il va sans dire à un de ses chefs-d’œuvre, Allemagne année zéro (Germania anno zero), mais moins ambitieuse, un film-débat, une véritable course contre la montre où la parole est le véritable protagoniste. Jamais un film ne fut aussi bavard que Anno Uno, les points de vue, les divergences, les prises de positions prenant autant d’importance dans la proposition de départ.

Anno Uno

Comme c’est le cas chez les grands maîtres du cinéma mondial, il s’agit d’une œuvre personnelle qui invente son propre système de mise en scène, de style formel, qui n’est pas vraiment tenté par les influences. Au contraire, il y a là le style-Rossellini, là où l’approche documentaire se juxtapose à la fiction, se basant sur le dit, les mots échangés. Certains plans ressemblent à des tableaux vivants qui, du coup, se seraient mis en mouvement, mots à l’appui. Ces échanges sublimes de propos politiques sont incarnés par des comédiens d’une puissance d’évocation remarquable. Des fausses notes, pas vraiment puisqu’on est constamment séduit et intrigué par les propos tenus. L’Histoire avec un grand H, l’Italie et rien d’autre, même si ces lendemains de tensions et de conflits s’appuient sur les rapports que ce pays entretient avec le monde. Seconde guerre mondiale et les quelques décennies qui suivront. Anno Uno, en quelque sorte, est un film, à bien y penser, de fin de vie, pas si lointaine, comme si pris par la nostalgie de toute son œuvre passée, le cinéaste transalpin se confessait par le biais des images en mouvement pour offrir une œuvre dense, forte, pour d’aucuns, désorientée comme le sont les souvenirs, mais en même temps, portée par une temporalité immuable, comme si la durée se confondait à l’espace, force indissociable et pérenne.

Le bambine (Mosquitoes / Les bambines) – Italie, France, Suisse – Nicole Bertini, Valentina Bertini
Pour les sœurs Bertini, un premier long en duo qui déçoit selon notre rapport aux images, autant qu’il fascine, particulièrement pour sa liberté de ton, les images parfois excessives, son engagement décomplexée, les provocations qui surgissent de tous côtés, les liens extravertis, ces codes proches d’un certain cinéma camp (ici, personnage de Carlino, parfaitement incarné par Milutin Dapčević), tous ces éléments remontent à la surface pour que les jeunes gamines, entre sept et onze ans, ou quelque chose comme ça, réussissent à établir un rapport sain avec l’esprit des deux cinéastes.

Le bambine

Sous les yeux ébahis des Bertini, les enfants ne sont pas seulement des « enfants », mais participent de cette volonté d’explorer l’espace, l’environnement, le monde de adultes, leur propre espace, certes, et dans le même temps suscitant expressément la controverse autour de ces débats qui font la une des médias et des réseaux sociaux, ces moyens d’expression utilisée par la nouvelle force sociale en Occident, ce qu’on pourrait appeler, le fascisme populiste.
Mais on retiendra surtout la force psychologique des enfants, très bientôt des adultes en devenir, comme nous l’avons tous été, d’une richesse d’observation que nous, soi-disant mûrs, n’osons avouer en raison des tabous que nous avons créés ou encore des limites que nous nous imposons. Le film montre aussi que pour la société, en général, notamment selon une lecture hétéronormative, n’en déplaise à d’aucune, le « sexe est une source du mal » qu’il faut amadouer, alors que c’est par cet acte éblouissant que s’est fait le monde. Et le dernier plan, aussi abrupt que fascinant, montre jusqu’à quel point, la roue de la vie continue de tourner, imprévisible, disparate.

Silent Night (Luz silenciosa / Lumière silencieuse / Stellet Licht) – Mexique, France, Pays-Bas, Allemagne 2008 – Calos Reygadas
Il y a, dans le cinéma du mexicain Carlos Reygadas, une exigence qu’il arbore à chaque film, un partis pris esthétique qui renvoit à une volonté de rendre les images aussi pures que des tableaux, faites en fin de compte d’une imagination sans bornes, sans doute créée par les films qu’il aura vu des grands du 7e art comme Tarkovski ou encore Dreyer, ces incontestables de la beauté des images figées, comme si le mouvement ne faisait que les rendre encore plus étranges et ésotériques. De ce fait, dans ce Silent Night, un récit presque mélodramatique, parfois, il faut l’admettre bien linéaire, on peut même se demander comment le cinéaste a pu aboutir à un tel point, mais très vite, on se rend compte que par la suite, les thèmes comme le péché, le silence, la luxure qu’on se permet malgré sa foi en une certaine Chrétienneté hérité, deviennent des atouts pour atteindre la rédemption.

Silent Light

Sur ce point, le film de Reygadas est d’une moralité exceptionnelle qui se confirme notamment, peut-être bien seulement par les images qu’il projette, ces moments de tension ou de grâce, de gestes du bien et du mal, des mauvaises comme des bonnes intentions qui se même pour conjuguer finalement la « nature » humaine, ce de quoi Silent Night est fait. Mais comme le titre du film l’indique, situant le spectateur dans une sorte de discours sur la méthode consistant non pas à avoir recours à une leçon d’éthique, mais plus que tout à envisager le cinéma comme pièce centrale de purification de l’âme et surtout de la conscience. En revoyant le film pour le besoin du présent article, on pourrait même envisager que Reygadas en met trop sur sa conscience pour finalement se laisser emporter par le courant d’un cinéma qui dépasse de loin l’humain, comme ça, comme c’est souvent le cas chez les frères Jean-Pierre et Luc Dardenne, ou encore plus tenace chez Bruno Dumont, dont il s’agit également d’un cinéma de la contemplation subtilement profane.

The Fin

The Fin (Jineuleomi) – Corée du Sud 2025 – Syeyoung Park
Dans une Corée d’après-guerre dévastée par l’écologie, des parias mutants, appelés Omégas, sont exploités comme main-d’œuvre bon marché. Sujin, une jeune fonctionnaire, commence à douter de l’idéologie de l’État alors qu’elle poursuit Mia, une Oméga en fuite.
Une histoire compliquée digne de la science-fiction, celle issue d’un monde en état de délabrement – belle métaphore actuelle malgré toutes les grandes promesses. Pour les besoins du récit imaginée le Coréen Syeyoung Park, une étude poussée sur l’image, la couleur, les plans, d’une beauté crépusculaires comme jamais vue, un travail du son rigoureux où chaque bruit ambiant, dès le générique du début, s’en prend à la torpeur humaine. Le futur proche d’une Corée du Sud devenue la proie de la dictature, imaginée unie à sa partie Nord pour le plus grand mal. Les uns contre les autres, les autres rendus prisonniers de l’inconduite d’une passé pas trop lointain, mais que le cinéaste, en visionnaire, se donne la peine de présenter comme une suite de tableaux surréalistes en forme d’images en mouvement survoltées, s’en allant de tout côté, faites de suif, poussières, laves de volcan, résidus flambants, visages salis de tous les intervenants. Mais avant cela, une première partie, courte d’ailleurs, où un professeur de cette Nouvelle Corée conquise explique tout le mal qu’il pense de ces Omegas. Qui sont-ils ? Qui sont-elles ? Ces êtres qu’on associe à des quasi extra-terrestres. Et pourtant ! Un film sournoisement compliqué, en délire constant, rébarbatif et fascinant dans le même temps et qui, dans un sens, donne le même sentiment qu’on peut éprouver pour les films d’un certain Apichatpong Weerasethakul, « cult-director extraordinaire ».