Que notre joie demeure
@ TNM

CRITIQUE
[ Scène ]

Élie Castiel

★★★★ ½

 

Crédit : @ TNM

La scénographie, d’un concret hallucinant, digne de mention et sans doute mise en nomination pour un prix constitue le décor grandiose, tout de gris, à l’insigne des thèmes explorés. Comme par une étrange sensation, l’adaptation du roman de Kevin Lambert, aujourd’hui Kev Lambert, gagnant(e) du Prix Médicis, évoque étrangement le célèbre film The Brutalist, de Brady Corbet, autant par la grandeur des piliers/colonnes servant de changements de lieux ou de scènes, que par le ton gris de l’ensemble.

 

Paradoxes

sous tension

 

Sans doute pour rappeler que dans ce monde professionnel d’une architecte qui a réussi, mais à quel prix, on ne peut échapper aux jalousies, les trahisons, les sacrifices que demande cette discipline artistique. Tous ces éléments aussi bien narratifs que formels s’inscrivent dans une mise en scène partagée par Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais ressemblant, à bien observer le déroulement, à une unique mise en situations, tant les correspondances entre les deux voix s’unissent dans un effort de concertation où la liberté découplée respire à chaque moment.

Et pourtant, Que notre joie demeure est avant tout un examen de conscience dans la dramaturgie québécoise, un coup de massue qui nous laisse stupéfaits tant la proposition demeure d’une audace et d’un cran à la fois perfide et tenant du discours éclairé.

Pour Céline Wachowski (impitoyable et suprême Anne Dorval), un nouveau cycle dans sa carrière. Elle domine la scène, entreprend des gestes presque circassiens à la défense de sa discipline et de ce rôle aussi risquée que, si réussi, fait monter sa carrière de plus d’un cran.

Bonne idée de ne pas évoquer le transgendérisme de Lambert, encore ne faut-il pas constater qu’il se cache sans doute dans cette folle aventure de théâtre intellectuel, rare de nos jours, et qui exige que les spectateurs/trices s’adonnent à des réflexions tout au long du déroulement.

Ce qui en découle d’une rencontre où les opinions divergent.
Crédit : Yves Renaud

Wachowski (et son équipe) est chargée par une entreprise étrangère voulant investir au Québec, d’un grand projet d’architecture ; mais les deux parties ne s’entendent pas sur le lieu. Cette divergence provoque un discours sur la place du milieu des affaires dans la société et plus particulièrement son impact sur la création.

Ce qui donne les scènes les plus importantes de cette adaptation de Carbonneau/Dauphinais, ne s’embarrassant guère d’idéalisme, d’idéologies ou de revendications personnelles.

On considère Wachowski comme une femme intransigeante, tyrannique, et tant d’autres qualificatifs embarrassants. Raison de sa chute ou victime de son époque ? Un temps où le territoire québécois des affaires, de la culture et du social s’adonne encore, si l’on juge par le remarquable monologue que livre Dorval/Wachowski, à une politique inconsciente, dans la plupart des cas, de discrimination.

[ une ] pièce clinique, froide, chirurgicale par ses procédés scéniques, inhabituelle dans le décor dramaturgique québécois d’aujourd’hui, mais en fin de compte, remettant les pendules à l’heure, exigeant de la part des spectateurs cet aura de mystère et de découverte par la pensée et les mots que représente la réflexion, cette ouverture à élucider peut-être les formes embryonnaires de la certitude et de la lumière.

Mais il est également question de colonisation d’un territoire national qui cherche, encore et toujours, sa voie dans la Charte des Nations. La musique, quasi omniprésente, d’Antoine Bédard, participe de ce qui donne à la mise en scène un ton cinématographique. Une musique répétitive par moments, chuchotée à l’occasion, sinueuse, définissant du même coup les périmètres de chaque moment, et ce qui se passe derrière, comme la volonté farouche d’appartenance, leitmotiv pérenne et incontournable.

On pourrait, à la rigueur, douter d’un prologue un peu trop longuet, et d’une fin un tant soit pas laborieuse, mais dans l’ensemble, Que notre joie demeure est une pièce clinique, froide, chirurgicale par ses procédés scéniques, inhabituelle dans le décor dramaturgique québécois d’aujourd’hui, mais en fin de compte, remettant les pendules à l’heure, exigeant de la part des spectateurs cet aura de mystère et de découverte par la pensée et les mots que représente la réflexion, cette ouverture à élucider peut-être les formes embryonnaires de la certitude et de la lumière.

FICHE TECHNIQUE PARTIELLE

Texte
Kev Lambert
Adaptation
Maxime Carbonneau, Laurence Dauphinais
Mise en scène
Maxime Carbonneau, Laurence Dauphinais

Interprètes
Danny Boudreault, Louise Cardinal
Philippe Cousineau, Anne Dorval
Hugo B. Lefort, Macha Limonchik
Marc-Antoine Sinibaldi, Zoé Tremblay-Bianco
Russell Yuen, Mounia Zahzam

Décor : Geneviève Lizotte
Costumes : Marie Chantale Vaillancourt
Éclairages : Julie Basse
Musique : Antoine Bédard
Concept Vidéo : Félix Fradet-Guy

Diffusion
TNM

Durée
3 h
(Incluant entracte)
Jusqu’au 19 avril 2026