Fantasia 2026
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ÉVÈNEMENT
[ Cinéma ]
texte : Pascal Grenier
Cinq raisons
de regarder
dans
le rétroviseur
Il fut un temps où les festivals réservaient les projections de patrimoine aux cinéphiles les plus aguerris, dans des salles à moitié remplies où l’on venait davantage par devoir que par plaisir. Heureusement, cette époque est révolue. Depuis quelques années, la section Fantasia Rétro est devenue l’un des rendez-vous les plus stimulants du festival, au même titre que les premières mondiales et les découvertes les plus audacieuses. Ce qui n’était au départ qu’une programmation parallèle s’est imposé comme un véritable événement, permettant à toute une génération de découvrir sur grand écran des œuvres majeures dans des restaurations souvent éblouissantes, tandis que les cinéphiles de longue date peuvent enfin revoir ces classiques dans des conditions qu’ils n’auraient jamais osé espérer.
Cette 30e édition ne fait pas exception et confirme une fois de plus l’intelligence de cette programmation qui refuse le confort des classiques mille fois diffusés. Ici, pas de choix paresseux ni de titres attendus. Fantasia préfère mettre en lumière des films parfois oubliés, parfois méconnus, mais dont la puissance est demeurée intacte. Une véritable déclaration d’amour au cinéma de genre dans toute sa diversité. Cette année, c’est particulièrement du côté de Hong Kong que les réjouissances s’annoncent exceptionnelles.
Le premier arrêt s’impose avec The Delinquent, fascinante coréalisation de Chang Cheh et Kuei Chih-Hung, deux figures incontournables de la Shaw Brothers, mais aux sensibilités pourtant très différentes. Le premier restera éternellement associé à ses épopées de sabreurs héroïques, notamment la mythique trilogie du Sabreur manchot, tandis que le second demeure un maître incontesté du cinéma d’exploitation hongkongais grâce à des œuvres aussi radicales que The Boxer’s Omen.

The Delinquent
Avec The Delinquent, Chang Cheh surprend d’emblée. Exit les récits historiques, les héros chevaleresques et les combats au sabre. Le cinéaste plonge dans le Hong Kong contemporain avec une sécheresse presque documentaire. Le film suit la dérive d’un jeune homme entraîné malgré lui dans la criminalité, portrait sans concession d’une jeunesse abandonnée où la pauvreté, les frustrations sociales et l’absence de perspectives alimentent une spirale de violence inévitable.
Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est la brutalité du regard porté sur cette réalité urbaine. Loin de toute romantisation des gangs, The Delinquent montre comment chaque décision entraîne une autre, jusqu’à rendre toute rédemption impossible. L’escalade de la violence atteint progressivement un point de non-retour et les dernières bobines demeurent d’une intensité remarquable.
Impossible également de passer sous silence la prestation de Wang Chung, probablement au sommet de sa carrière d’acteur. Souvent davantage utilisé dans des rôles secondaires, il compose ici un personnage profondément humain, tiraillé entre son désir de mener une existence normale et un environnement qui le condamne à la chute. Une interprétation bouleversante qui donne au film toute sa dimension tragique.
Autre rendez-vous incontournable : Hong Kong Godfather, réalisé par Johnny Wang. Voilà un film qui résume parfaitement la fin d’une époque. Produit alors que la Shaw Brothers s’apprête à mettre un terme à ses activités cinématographiques, ce polar apparaît presque comme un chant du cygne du mythique studio. Et quel chant du cygne !

Hong Kong Godfather
Dès ses premières minutes, le ton est donné. Ici, aucune concession n’est faite au spectaculaire gratuit ou à l’humour qui caractérisera bientôt une partie du cinéma d’action hongkongais. Hong Kong Godfather est un drame criminel d’une noirceur impressionnante où chaque affrontement semble plus violent que le précédent.
Le film bénéficie d’un casting d’une solidité exemplaire, chacun des interprètes incarnant avec conviction cet univers où les alliances sont fragiles et où la loyauté ne survit jamais très longtemps à la soif du pouvoir.
Hong Kong Godfather est un drame criminel d’une noirceur impressionnante où chaque affrontement semble plus violent que le précédent.
Mais c’est évidemment son dernier acte qui lui a assuré sa réputation. Préparez-vous à recevoir une véritable claque. Rarement une finale aura poussé aussi loin la logique de la vengeance dans le cinéma populaire hongkongais. Les combats à l’arme blanche deviennent de véritables champs de bataille, les corps tombent et le bain de sang atteint une ampleur rarement égalée. Bien avant que John Woo ne popularise mondialement le Heroic Bloodshed, certains cinéastes exploraient déjà les limites de cette violence opératique. Hong Kong Godfather en est l’une des démonstrations les plus impressionnantes.
La troisième escale hongkongaise est tout aussi essentielle avec City War, réalisé par le vétéran Sun Chung (The Avenging Eagle). Si le film demeure relativement méconnu en Occident, il mérite pourtant de figurer parmi les plus grands représentants du sous-genre Heroic Bloodshed des années 1980.

City War
Le principal attrait réside évidemment dans la réunion de deux immenses vedettes : Ti Lung, ancien visage emblématique de la Shaw Brothers, et Chow Yun-Fat, alors en pleine ascension vers le statut de superstar internationale depuis le succès de A Better Tomorrow.
Leur confrontation nourrit un drame policier où les notions d’amitié, de vengeance et de loyauté prennent une dimension profondément mélancolique. Contrairement à plusieurs imitateurs du genre qui misent uniquement sur les fusillades chorégraphiées, City War prend le temps de construire ses personnages avant de les précipiter vers une conclusion aussi inévitable que mémorable.
Le dernier affrontement n’a absolument rien à envier aux plus grands classiques du Heroic Bloodshed. L’action y est lisible, explosive, inventive, mais surtout portée par un véritable souffle tragique qui transcende le simple spectacle.
Mention spéciale également à Norman Chui, disparu l’an dernier, qui compose ici l’un des antagonistes les plus mémorables du cinéma d’action hongkongais. Charismatique, cruel et imprévisible, il domine chacune de ses apparitions.
City War constitue précisément le type de redécouverte qui justifie l’existence même de Fantasia Rétro : un classique trop souvent oublié qui retrouve enfin l’écrin qu’il mérite sur grand écran.
Le Japon sera également représenté grâce à un titre qui ne ressemble à aucun autre : Gozu, du prolifique Takashi Miike.
L’absence d’une nouvelle œuvre du cinéaste dans la programmation principale pourra décevoir plusieurs festivaliers, mais cette reprise constitue une excellente consolation.

Gozu
Même au sein d’une filmographie aussi déjantée que celle de Miike, Gozu occupe une place singulière. À première vue, le récit emprunte les codes du film de yakuzas. Un homme reçoit l’ordre d’éliminer son supérieur. Rien de plus classique. Mais très rapidement, toute logique narrative explose.
Les personnages apparaissent et disparaissent sans explication. Les identités se brouillent. Les situations les plus absurdes surgissent avec un naturel déconcertant. L’humour côtoie constamment l’horreur, tandis que le réalisme cède progressivement la place à une succession de visions cauchemardesques.
Décrire Gozu relève presque de l’impossible. Il faut plutôt le vivre comme on traverse un mauvais rêve dont on ignore les règles. Miike y orchestre un fascinant mélange de drame criminel, de fantastique, d’horreur psychologique et de surréalisme, sans jamais chercher à rassurer le spectateur.
Décrire Gozu relève presque de l’impossible. Il faut plutôt le vivre comme on traverse un mauvais rêve dont on ignore les règles. Miike y orchestre un fascinant mélange de drame criminel, de fantastique, d’horreur psychologique et de surréalisme, sans jamais chercher à rassurer le spectateur.
Plus de vingt ans après sa sortie, cette œuvre demeure l’une des plus étranges et des plus déroutantes de son auteur. Sa projection dans une salle comble promet d’ailleurs d’être une expérience collective particulièrement savoureuse, tant les réactions risquent d’osciller entre les éclats de rire nerveux et la stupéfaction.
Enfin, le Canada vient conclure cette sélection avec un incontournable moderne : Pontypool de Bruce McDonald.
S’il fallait dresser la liste des grands films d’horreur du XXIe siècle, Pontypool y occuperait sans hésitation une place de choix. Pourtant, le film continue d’être sous-estimé en dehors des cercles de passionnés.
Son concept est d’une simplicité désarmante. L’action se déroule presque entièrement dans une station de radio où un animateur découvre qu’une étrange épidémie se propage dans la ville. Mais là où tant d’autres productions auraient multiplié les scènes d’action ou les effets spéciaux, Bruce McDonald fait exactement le contraire.

Pontypool
Il enferme ses personnages dans un studio exigu et construit son suspense presque exclusivement par la parole, les sons et l’imagination du spectateur. Le résultat est d’une efficacité redoutable.
Chaque bulletin d’information accroît le sentiment d’étouffement. Chaque appel téléphonique laisse entrevoir une catastrophe que l’on ne voit presque jamais. Le film transforme la langue elle-même en source de contamination, idée brillante qui lui confère une identité unique dans le paysage du cinéma d’horreur contemporain.
Au centre de ce dispositif se trouve l’immense Stephen McHattie, absolument magistral. Son interprétation, oscillant constamment entre cynisme, humour et terreur, demeure l’une des plus grandes performances offertes par un acteur canadien dans le cinéma de genre. Son visage, sa voix et sa présence suffisent à porter ce huis clos anxiogène jusqu’à son dénouement profondément troublant.
À l’heure où les productions horrifiques misent souvent sur la surenchère visuelle, Pontypool rappelle avec éclat que les idées demeurent toujours les effets spéciaux les plus puissants.
Qu’il s’agisse de la brutalité urbaine de The Delinquent, de l’hémoglobine opératique de Hong Kong Godfather, du souffle tragique de City War, du délire surréaliste de Gozu ou du minimalisme angoissant de Pontypool, chacun de ces films rappelle que les grands classiques ne vieillissent pas. Ils attendent simplement qu’on les redécouvre dans les meilleures conditions possibles.
En parcourant cette sélection, une évidence s’impose. Fantasia Rétro ne sert plus simplement à célébrer la nostalgie. Cette section permet surtout de replacer des œuvres majeures dans leur véritable contexte, de les offrir à un nouveau public et de rappeler que le cinéma de genre possède une histoire riche, foisonnante et infiniment plus complexe qu’on ne le croit souvent.
Qu’il s’agisse de la brutalité urbaine de The Delinquent, de l’hémoglobine opératique de Hong Kong Godfather, du souffle tragique de City War, du délire surréaliste de Gozu ou du minimalisme angoissant de Pontypool, chacun de ces films rappelle que les grands classiques ne vieillissent pas. Ils attendent simplement qu’on les redécouvre dans les meilleures conditions possibles.
Et c’est précisément ce que propose Fantasia depuis plusieurs années avec cette section devenue indispensable. À l’occasion de son trentième anniversaire, le festival prouve une fois de plus que regarder en arrière constitue parfois la meilleure façon de mesurer tout le chemin parcouru par le cinéma de genre… et de constater qu’il reste encore bien des chefs-d’œuvre à découvrir.
