Cannes 2026
| I |
ÉVÈNEMENT
[ Cinéma ]
Élie Castiel
Cet incontournable
serait-il en perte de vitesse ?
Nous n’irons pas jusque-là, mais force est de souligner que l’évènement cinématographique le plus prestigieux a perdu en tout cas de l’élan en cette 79e édition. En termes de cinéma, l’affaire Bolloré, à la veille du festival, des prises de bec entre l’idéologie autocratique des uns et la liberté d’expression visant le soutien à la création intellectuelle du cinéma ont attisé tous les regards.
Quand des noms aussi prestigieux de Ken Loach, Juliette Binoche, Anna Mouglalis, l’ONG Reporters sans frontières, et j’en passe, il faut prendre l’affaire au sérieux. Localement, les Danny Laferrière, Les Editions de la rue Dorion et quelques autres boîtes innovantes du milieu culturel ont également réagi. Les échos de Cannes étaient également quelque peu prémonitoires, laissant deviner la fin d’une époque.
Nous avons, comme l’an dernier, pu voir quelques films du festival, notamment ceux hors-Compétition, grâce à l’appui constant d’attachées de presse qui reconnaissent les plumes bien aiguisées, médias influents ou pas – engagement, faut-il déplorer, de plus en plus en perte de vitesse.
DU FIOUL DANS LES ARTÈRES (France / Pologne) – Pierre le Gall
@ Semaine de la critique

Ce film, tout bonnement, aurait dû faire partie de la Compétition. Un premier long métrage vachement équilibré, avec ce côté minimaliste dans la mise en scène qui correspond à ne pas montrer des moments qui n’ont rien à dire. Mais surtout mené par deux comédiens remarquables – Julian Swiezeski (Bartosz) et Alexis Manenti (Étienne) sont deux camionneurs qui traversent l’Europe, c’est leur métier. Beaux mecs, costauds, et ceci de particulier, qu’ils sont gais et ça prendra un peu de temps avant qu’ils réalisent qu’ils sont attirés mutuellement. Belle proposition de la part du cinéaste qui, sans insistance, montre une fois pour toutes ce que peu de films osent afficher, des Hommes d’un milieu plutôt masculinistes, machos, s’offrant de temps en temps des petites aventures d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre. Pour Étienne, avant sa rencontre avec Bartosz, des dragues dans les forêts avoisinantes pour plaisir immédiat. La caméra installe son dispositif évitant catégoriquement le voyeurisme gratuit, laissant le soin au spectateur de deviner. Et une histoire d’amour, dès le début, qu’on devine impossible. Sauf qu’au dernier plan, que certains verront comme accrocheur, cette possibilité de rêver en couleur et de faire en sorte qu’elle se réalise. Et c’est sans aucun doute en cela que Du fioul dans les artères, titre on ne peut plus séduisant demeure un des plus beaux fleurons du cinéma LGBTQ+ des dernières années. L’homosexualité ici ne s’affiche, elle se laisse vivre tout simplement.
BLAISE (France) – Jean-Paul Guigue, Dimitri Planchon
@ ACID
Inscrit dans une section parallèle du festival. Bien placé à notre avis, puisque cette coréalisation correspond justement à ces films dont on ne peut tirer des conclusions tant par leur contenu que par leur esthétique, ici, technique formidablement aboutie. Je ne sais pas si vous avez remarqué, les coréalisations sont de plus en plus fréquentes dans le cinéma d’aujourd’hui. Impossible de savoir la raison ? Donner la chance au plus grand nombre de nouveaux venus la possibilité de tourner ? Les gags font partie de cet univers bariolé où la bourgeoisie bien-pensante et ce qui en reste trouve écho dans un film jouissif, coloré, prenant grand soin d’afficher ses partis pris et ses thèmes, déjà à la mode, comme le militantisme, l’adolescence en situation de repères qui n’existent pas (ou ‘plus’) et cette envie de voir un monde retranché sur lui-même servant de modèle. Alors qu’en vérité, ce monde d’adultes ne fait pas toujours son devoir.
SHANA (France) – Lila Pinell
@ Quinzaine des cinéastes
Lorsque la grand-mère juive marocaine de Shana meurt, elle lui laisse en héritage un anneau censé la protéger du mauvais œil. On peut deviner la suite dans cette comédie douce-amère sur les origines, le qu’on-dira-t’on, la volonté sincère de ne pas révéler aux autres son appartenance, non pas par prudence, mais comme non nécessaire. Car c’est dans la mentalité de Shana, rebelle, excentrique, libre dans ses gestes et mouvements, intensément corporelle, alliant les quatre cents coups et des moments de tendresse ordinaire que le film puise son identité. La jeune femme réalise en fin de compte qu’elle ne peut que révéler ses origines, l’objectivité de l’approche de Pinell se transformant alors en un regard subjectif, où tous les possibles sont permis. La cinéaste, dont c’est aussi son premier long métrage solo, filme les différences et lance tout ce beau monde dans des endroits bien précis de la grande ville où les protagonistes ne cachent pas leur véritable identité, leur rapport à la sexualité et aux hommes. Dommage que la présentation de la grand-mère soit peu loin de la réalité, parfois frisant la caricature, mais on peut oublier ce léger désagrément tant le film est un amalgame de douceur, de vivre-intensément-l’instant et parvient joliment à faire face aux détours de la vie en affichant ses couleurs.
THE STATION – Al Mahattah (Allemagne / France / Jordanie / Norvège / Pays-Bas / Qatar / Yémen) – Sara Ishaq
@ Semaine de la critique
Un premier long métrage pour la yéménite Sara Ishaq, qui alterne entre son pays et l’Écosse, où elle est plus libre de réaliser à sa guise. Quelque part au Yémen, Layal gère une station-service exclusivement réservée aux femmes, dans un certain sens, un havre de paix dans un pays déchiré par la guerre. Les règles : pas d’hommes, aucune arme, ne pas parler de politique. Quand son tout jeune frère est mobilisé, Layal doit renouer avec sa sœur qui, peut-être l’aidera à le sauver. Et si on riait de tout ça, point de bascule de la part de la réalisatrice pour un premier long ; ne pas se prendre trop au sérieux est une exercice périlleux que la cinéaste en question ose entreprendre. D’une part, exerçant cet aspect typiquement moyen-oriental qui consiste à adresser la résilience pour faire face au pire ; de l’autre, évoquant des aspects plus dramatiques puisqu’on ne peut pas se battre contre le destin. Par conséquent, une caméra plus engagée, avançant ou reculant sur les terrains glissants de l’adversité avec un changement soudain d’atmosphère. On a envie de dire que dans les cinémas du Moyen-Orient, ce sont sans doute les femmes qui pourront faire briller les cinématographies émergentes. Pour des raisons bien simples : beaucoup plus proches de la vie, cela va de soi, un rapport aux hommes objectif, quasiment inconditionnel, et cette volonté de voir les problèmes de leur pays par le grand bout de la lorgnette. Chose que la plupart de ces pays ne font pas en imposant des conditions de vie souvent misogynes et guidés par patriarcat qui se perd dans la nuit des temps, sans aucune idée de la parité des sexes.
