Achraf El Abed + Kaia Portner
@ Tangente
CRITIQUE
[ Danse ]
texte : Élie Castiel

Achraf El Abed –
Se prendre en charge.
Crédit : @ B. Maidana
Howa walla heya / Cote : ★★★★
D’origine maghrébine, plus précisément de la Tunisie, Achraf El Abed possède un sacré culot, une énergie farouche, un sentiment rare de se jeter à nu face à une proposition qui pourrait lui échapper. Ce n’est point le cas, Achraf, de toute bonne foi, déconstruit ses peurs qui deviennent, comme par magie, des assurances, des velleités fantasmées, des signes d’affirmation autant personnelle que sociale.
Déjà, le titre de sa chorégraphie veut dire « Lui ou Elle », le masculin ou le féminin, être homme ou femme. Et pourquoi pas, métaphoriquement, les deux à la fois. Une autonomie qui s’empare de lui comme pour souligner son propos face à une société peu tolérante. Howa wala Heya n’est pas seulement un spectacle chorégraphique accompagné de tonalités musicales de cette partie du monde, mais aussi, si l’on observe bien les mouvements et on suit les sous-titres projeté sur l’écran, de deux côtés de la scène, force est de souligner que le spectacle dépasse les explications que donne l’artiste sur sa création.
C’est le but de chaque performant que de s’adresser ainsi au public, espérant que ce dernier ira plus loin dans sa découverte pour comprendre davantage les tenants et aboutissants d’une telle rencontre. Dans le monde musulman, et je sais de quoi je parle, je viens moi aussi du Maghreb, l’homosexualité est un tabou, mais existe quand même dans la mesure où elle se « pratique » intimement, clandestinement, et ne pas se laisser prendre. Avec le temps, pour les « pratiquants », ça devient un mode de vie.
Achraf El Abed est un artiste et comme tout artiste qui se respecte, d’où qu’il soit, procède d’une volonté de secouer les mentalités.
Le fait que Achraf a une moustache, bel homme, autant pour les hommes que pour les femmes, cette caractéristique le situe, d’emblée, dans le royaume des possibles. Une chorégraphie menée tambour battant où les gestes de la danse orientale, comme celle du ventre, est un appel à la volupté, au désir charnel, à la copulation. C’est ainsi. Autant par une musique où mélopées ou autres youyous (zaruta) participent de ce jeu entre l’âme séductrice et celle séduite. Comme un rite païen qui se perd dans la nuit des temps.
Je l’avoue, les pays du Maghreb, la sensualité anime constamment la rue, mais sans qu’on s’en rende compte puisque ça fait partie du quotidien. Achraf El Abed l’a bien compris et l’exprime à sa façon, abandonnant son corps, son esprit et son âme à une sorte de purification.
Capital Erotica / Cote : ★★★
De Kaia Portner, on s’attendait à quelque chose de magique, de hautement significatif, tenant compte d’un sujet, à ma connaissance, jamais abordé par la danse contemporaine. Du jamais vu.
Dans sa proposition Portner annonce le burlesque, le gogo d’une autre époque, le désir et la volupté. Tout à fait vrai lors d’un début fracassant où le corps de la danseuse, peu vêtue, devient une sorte d’enveloppe corporelle qui se meut dans un petit espace avec une grâce, mais surtout sensualité qui rappelle ces années de spectacle de strip-tease très populaires ici et en Occident.
Les cinéastes italiens, dans les années 1960, avaient réalisé des documentaires, qu’on appelait « documentaires d’attractions » où même les strip-teaseuses reconnues étaient des icônes dans leur pays pour la simple raison que leurs performances tenaient de la danse classique et du spectacle de cabaret. Même leurs noms avaient des connotations mythiques, légendaires, parfois même évoquant des lieux du monde reconnus pour leur magnificence. Mais le plus important, c’est qu’elles devenaient des danseuses inatteignables, laissant les mâles à leurs fantaisies. Ainsi, elles détenaient un certain pouvoir sur eux.

Kaia Portner – Une enquête intérieure.
Crédit : @ B. Maidana
Lorsqu’elle est seule sur scène, Kaia Portner concentre son énergie à suivre les gestes de ce qui nous semble son principal centre d’intérêt ; et puis, une pléiade de jeunes femmes, arrivent sur scène, elles aussi peu vêtues et annoncent le « monde de nuit », aux grands cris de l’assistance qui, elles et eux donnent l’impression d’être d’accord avec ce qui est montré alors que ce n’est pas le but de Portner.
Capital Erotica se transforme en autre chose. Après quelque temps, les jeunes femmes quittent la scène et une dernière partie entre Portner et une sorte de guide accompagnatrice proposent un tout autre épisode où il est difficile de bien suivre le propos.
Dans le programme de la soirée, l’artiste aux multiples talents dira bien que « la showgirl naît des tensions économiques et de la dépense sensuelle » ; bonne réflexion qui, il est bien dommage, n’est pas entièrement justifiée, puisque ce dernier trajet se transforme simplement en rituel académique qui semble mener nulle part tant les divers mouvements nous paraissent compliqués.
ÉTOILES FILANTES
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. ★ Sans intérêt. 0 Nul.
½ [ Entre-deux-cotes ]
