Festival international du film sur l’art de Montréal 2020
ÉVÉNEMENT
texte
Luc Chaput
Un bouquet d’œuvres d’art pendant la crise
Après des épisodes difficiles dans les dernières années, le Festival du film sur l’art de Montréal ou FIFA pour les fidèles / https://www.artfifa.com/fr a réussi dans les circonstances exceptionnelles que nous vivons en ce moment à présenter de nombreuses œuvres diversifiées en visionnement sur Internet et a ainsi réussi à rejoindre un public dans de nombreux autres lieux. Nous vous proposons un florilège de ces films et vidéos.
Une jeune cinéaste américaine découvre dans les nombreuses boîtes d’archives de sa famille que son arrière-grand père né en Russie, Jacques Bogopolsky dit Boolsky, puis Bolsey, est l’inventeur de la Bolex, ciné-caméra majeure du XXe siècle. Wim Wenders et d’autres collègues parlent de sa facilité d’utilisation et en donnent des exemples. Le chemin qu’emprunte Alyssa Bolsey est plein de détours en Suisse et dans les conflits familiaux. Le portrait des derniers cent ans est à la fois distrayant et informatif par le choix des intervenants, historiens, amateurs et l’intégration des archives photographiques et d’animations qui permettent d’évaluer le parcours complexe de certaines personnes. Beyond The Bolex aurait mérité le prix d’histoire de l’art comme il devrait en exister un dans ce festival.

Que l’amour
Un employé d’une agence de location de voitures est aussi un interprète des chansons de Brel. La caméra de Laetitia Mikles nous amène à découvrir les divers aspects de cette carrière à première vue improbable d’un Beur parisien qui découvre une chanson du parolier-interprète-compositeur belge et en tombe littéralement subjugué. La réalisatrice garde une distance empathique avec Abdel Khellil et son montage par les divers lieux de vie et de représentations nous offre diverses rencontres dont celles avec son père en Algérie et avec un homme âgé amateur des chansons d’Aznavour. Les interprétations de Madeleine et autres chefs d’œuvre du grand Jacques bien insérées dans le flot d’images par effet de rapprochement ou d’opposition nous permettent de mieux apprécier le talent de cet homme et comprendre pourquoi Que l’amour a remporté le Prix du jury.
Un vieux chanteur-guitariste encore en forme, avec son éternel sombrero noir, retourne dans son village natal dans la province d’Oriente à Cuba. Il est accueilli chaleureusement par ses anciens voisins qui ont conscience de son importance dans la diffusion de la musique populaire nationale. Eliades Ochoa a été un des piliers du Buena Vista Social Club et bien avant un habitué de la télé nationale. Cynthia Biestek, la réalisatrice, l’accompagne dans ses déplacements avec une admiration non dissimulée qui transparaît encore plus lors des interviews. De nombreux extraits de concerts impromptus ou préparés incitent à poursuivre plus avant l’écoute de ce musicien nécessaire et plus illustre maillon dans cette chronologie musicale de la musique du monde. Eliades Ochoa: From Cuba To The World aurait pu gagner le Prix du portrait, mais l’importance de l’activiste, poète et artiste Pedro Lemebel dans la défense des droits des homosexuels au Chili et en Amérique latine a sûrement pesé dans la balance en sa faveur. On soulignera l’amitié évidente entre la réalisatrice Joanna Reposi Garibaldi et le sujet de son film, simplement intitulé Lemebel et qui se révèle dans leurs nombreux échanges. Tous les deux ont travaillé plusieurs années sur le projet et le film commence alors que Lemebel va bientôt mourir d’un cancer du larynx. Le film garde ainsi ce côté d’oeuvre en construction, donnant un résultat riche et enlevant en forme de puzzle, sautant d’un événement à l’autre.

We Are Not Princesses
Après Antigone d’Ariane Émond qui connait encore de belles heures de diffusion, la pièce de Sophocle sert de canevas à une exploration de la vie de réfugiées syriennes dans un camp de Beyrouth au Liban. Bridgette Auger et Itab Azzam ont choisi des personnalités différentes par l’âge, la situation sociale et la facilité à s’exprimer directement ou derrière le paravent de l’animation. Elles mêlent ainsi astucieusement répétitions, discussions et entrevues dans des lieux hétérogènes qui permettent de côtoyer au plus près pendant un temps court le quotidien de ces femmes, actrices des drames et des joies de leurs vies propres. Ce film d’ouverture We Are Not Princesses a donc remporté avec raison le Grand Prix de ce festival.
Ces heures passées sur la toile auront ainsi permis à plusieurs de découvrir l’alliance incongrue et réussie du krump et de la musique baroque dans le court Les Indes galantes de Clément Cogitore. Parcourir des immeubles avec leurs architectes ou des historiens de cet art était déjà un des fondements d’une branche réussie du film d’art. Architecture of Infinity (Architektur der Unendlichkeit), de Christoph Schaub, portait cet exercice à un niveau supérieur par l’étonnante variété des structures et par la qualité des commentaires en voix off et venant des personnes ressources. Ce long métrage méritait bien évidemment le Prix de l’essai et sa présence montrait la pertinence de ce festival qui a su se renouveler encore une fois.

Architecture of Infinity