Sophia Nahli Allison
ENTREVUE.
traduite de l’anglais
par Élie Castiel
« Si j’ai choisi la forme expérimentale,
c’est qu’à mon avis,
elle a quelque chose d’humaniste…»

Sophia Nahli Allison. Photo, gracieuseté de la réalisatrice.
Sept questions définissant l’idée derrière le court métrage de Sophia Nahli Allison A Love for Latasha, qui arrive à point en ces temps du Black Lives Matter, point sensible de l’Amérique désunie ou encore, les non-célèbres UnUnited States (ou Shades) of America. Il nous a semblé bon de correspondre avec la jeune réalisatrice pour une mise au point de la question. Son film fait partie des nommés dans la course à l’Oscar du Meilleur court métrage documentaire.
Vous avez fait plusieurs courts métrages, mais c’est la première fois que vous êtes parmi les nommés aux Oscars. Du fait que votre approche est expérimentale, comment pensez-vous que le film pourra attirer un grand nombre de spectateurs ou encore convaincre les membres de l’Académie ?
Être nommée, c’est déjà une sorte de reconnaissance de mon travail. Si j’ai choisi la forme expérimentale, c’est qu’à mon avis, elle a quelque chose d’humaniste qui peut atteindre différents types de spectateurs. En général, le cinéma est une langue secrète, intime, difficile parfois à déchiffrer. D’autant plus important lorsqu’il s’agit de femmes afro-américaines, et dans ce sens, le film pourra intéresser cette communauté. C’est un film sur l’amour, la mémoire, le souvenir, sur la réalité des filles noires et surtout un film sur la perte.
Par la même occasion, le titre du film renvoit à une définition poétique et confirme son aspect épistolaire. Comment êtes-vous parvenue à juxtaposer le côté littéraire à celui purement cinématographique.
Je suis habituée et surtout attirée par le cinéma expérimental en vertu de la liberté de mouvement et d’imagination qu’il procure, là où existent diverses façons de raconter une histoire et surtout se rapporter au souvenir. J’ai conceptualisé intentionnellement A Love for Latasha comme s’il s’agissait d’un chant d’amour spirituel, dans le sens d’intérieur. Le vocabulaire imagé dans le film est en quelque sorte un poème dédié aux filles noires.

Une sorte de spiritualité partagée.
L’incident tragique impliquant Latasha a eu lieu il y a 25 ans. Bien entendu, vous faites des parallèles avec ce qui se passe aujourd’hui dans la communauté afro-américaine. Par la même occasion, vous confirmer avec justesse la temporalité pérenne de cet aspect sociopolitique de l’Amérique.
Mon but n’était pas de faire un film politique, mais il ne m’est pas possible d’ignorer que la situation des Noirs en Amérique est, par défaut, un sujet politique. J’ai commencé à travailler sur le film en 2017, avant les évènements récents et les soulèvements. Le but initial du film était de réinventer et d’apporter une sorte de spiritualité aux archives de la mémoire. Latasha a été assassinée en raison de la couleur de sa peau, en raison aussi de ce sentiment anti-noir profondément enraciné dans un certain collectif de l’Amérique. Trente ans plus tard, l’Histoire se répète selon un cycle irréversible. Nous devons entamer une nouvelle ère de guérison.
Si le sujet en question est de l’ordre du personnel, le film se transforme rapidement en quelque chose de collectif, la revendication pour une meilleure justice. Comment avez-vous réussi à intégrer ses deux propositions narratives ?
J’ai toujours su que le récit de Latasha était une idée du collectif, du partagé, notamment pour les filles et les femmes de couleur. Dans le film, il était important de s’inspirer aussi du sort réservé à Ty et à Shinese. Poétiser le moment était aussi un rapport direct avec mon travail.
À l’intérieur de toute minorité, certains aspects demeurent incontournables : la résilience, le courage, la détermination, la foi et le soutien. S’agit-il, à votre avis, d’antidotes contre les injustices ?
Je crois profondément en la guérison, idée de départ du film. En réinventant ce que j’appellerais des pratiques ancestrales, des rituels, on trace indubitablement le chemin vers une certaine forme de libération.
Que signifie pour vous remporter l’Oscar du Meilleur court métrage documentaire ?
C’est en quelques mots une reconnaissance non uniquement de mon travail, mais surtout de l’importance accordée au récit de Latasha. Je pense aussi à Ty et à Shinese et à ce que ce prix signifie à leurs yeux trente ans plus tard.
Votre prénom est Sophia, ce qui signifie en grec « sagesse ». Est-ce que cela vous a incité à concevoir une proposition aussi radicale que courageuse ?
Enfant, ça m’a pris beaucoup de temps à aimer mon prénom, mais je suis reconnaissante envers ma mère qui m’a donné un nom aussi puissant. Je souhaite que mes projets futurs et mon travail en général soient aussi intenses.
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