Visions du Réel 2026

ÉVÈNEMENT
Cinéma ]

Luc Chaput

 

Un concours compliqué de circonstances a retardé considérablement cet article sur le 57e festival de Nyon qui s’est clos en avril.

 

Communautés

de cœur

 

L’image est d’un blanc immaculé et peu à peu des formes surgissent. Ce sont des vaches Salers reconnaissables à leurs longs poils. Nous sommes en Auvergne dans une petite ferme et Didier Delorme est depuis longtemps employé de la famille Maury. Didier est sourd de naissance. À quelques reprises, il est filmé de manière frontale en plan large comme sur une scène pendant qu’il explique par multiples gestes et bruits des moments de son quotidien. À partir de ce petit groupe familial et villageois encore hanté pour Didier par la mort de son frère Claude, les deux réalisateurs Mathias Joulaud et Lucien Roux nous brossent un portrait touchant et plus complexe qu’il n’en a l’air du monde rural actuel dans La voix du troupeau.

La voix du troupeau

Un homme séjourne dans un monastère de Fangshan, en Chine, rencontrant son mentor bouddhiste en vue de reprendre le contrôle de certains pans de son existence. Sa sœur cadette, née en Espagne comme l’indique un de ses prénoms, Xisi Sofia Ye Chene filme ce frère, A Wen, là et en Catalogne, utilisant les deux sens de brother, frère dans le sens familial et frère dans une organisation criminelle. Les deux trames de cette existence dans les salons de jeux illicites puis dans une entreprise réussie de restaurants s’interpénètrent puisque des anciennes amitiés scellées par des blessures perdurent encore ravivées par des repas et séances de karaoké. Pour cette incursion kaléidoscopique dans une réalité peu connue hors des films de fiction hongkongais, La noche de la infancia s’est vu remettre le Grand prix de la compétition officielle.

La noche de la infancia

De l’autre côté de la Méditerranée, à Alger, un écrivain est en constante recherche de grands arbres à la floraison magnifique au printemps. Les jacarandas ont été importés d’Amérique du Sud par les colonisateurs français en 1838. Hassen Ferhani filme son père chez lui, dans son bureau ou son auto et dans ses marches et démarches. Leurs interactions deviennent le film dans le film puisque le cinéaste interrompt l’écrivain, lui demande ainsi qu’à un ami, de reprendre la scène pour la bonifier. Dans ces pérégrinations dans des venelles, avenues ou dans une mosquée et une cathédrale, l’histoire multimillénaire de cette métropole-capitale se dévoile dans les dialogues entre deux artistes. 143, rue du Désert, portrait de Malika, tenancière de dépanneur dans le Sud algérien, avait lancé en 2019 la carrière du fils. Sur ce point, servant en quelque sorte d’aboutissement, Alea Jacarandas, réalisation aux pistes multiples, hommage posthume, cette fois-ci, à son père Ameziane, a permis au même Hassen de gagner avec raison le Grand prix de la compétition dans la section Burning Lights du festival.

Alea Jacarandas

Saudades Eternas

À Rio dans une des collines, se trouve la favela de Chapeu Mangueira dont le vocable est le résultat de deux strates successives, une chapellerie et un grand verger de mangues. Y vit Sueli, cinquantenaire, propriétaire d’un petit commerce donnant sur une ruelle du quartier et mater familias d’une parentèle dont le nombre fluctue au cours des jours. L’immeuble dont les étages supérieurs ont été rajoutés avec l’aide de voisins et d’amis est fait de cubes superposés. La séquence d’ouverture montre une fillette en bas d’une échelle de bois interpellant par son prénom la réalisatrice qui la filme. Celle-ci est d’origine également française et travaille depuis plusieurs années plusieurs mois par an dans le milieu social du quartier. Les travaux et les jours se succèdent dans cet enchevêtrement qui a l’air d’un sous-marin tant les personnes sont proches, s’engueulent, se rabibochent, stressés par l’irruption soudaine de raids de la police ou de coups de feu des gangs de rue. Une séquence de cinq minutes en écran noir et dialogues apeurés renforce ce constat. L’explication du titre Saudades Eternas arrive d’ailleurs plutôt tard. Lors de funérailles, la famille éplorée donne des T-shirts habituellement blancs avec la photo du défunt et cette phrase (Souvenirs, regrets éternels) que les participants gardent précieusement. Pour cette immersion amicale à hauteur humaine, ce film d’Emma Boccanfuso s’est vu avec raison décerné le prix de la FIPRESCI.

Nous reviendrons en temps et lieu sur d’autres films vus dans ce festival suisse fondé en 1969 par le couple Moritz et Erika de Hadeln.