Eran Riklis
ENTREVUE
[ cinéma ]
propos recueillis, retranscrits
et traduits de l’anglais
par Élie Castiel
« En dépit de l’idéologie de chacun des spectateurs,
ce que le public veut, c’est ultimement
voir apparaître une certaine forme de vérité »

Eran Riklis
Crédit : Gracieuseté de K-Films Amérique
Né en 1954 à Beer-Sheva, Israël, Eran Riklis suscite l’intérêt dans le monde des festivals internationaux et dans les salles de cinéma occidentales en 2004 avec La fiancée syrienne (Ha-Kala Ha-Surit). Pour certains qui s’intéressent au cinéma de cette région du Proche-Orient, on peut souligner parmi les tout premiers films du cinéaste, Cup final (G’Mar Gaviya), illustrant malgré quelques hésitations qu’on est prêt à oublier, la capacité et plus que tout aptitude du réalisateur à filmer les divers conflits que peut traverser un individu lorsque pris dans la tourmente d’un conflit armé ; 1982, pour la petite histoire, un soldat israélien est enlevé au Liban par une équipe de l’OLP, alors qu’auparavant, il devait se rendre à la finale de la Coupe du monde de foot (soccer). Ses ravisseurs découvrent qu’ils partagent la même passion pour ce sport et décident…
On ne fera pas de liste sur les films qui suivront. Mais force est de constater qu’une ligne directrice, consciente ou non, se laisse voir dans ses prochaines réalisations. Une voix personnelle, un trajet intime, une vision du cinéma où l’Humain et le Politique peuvent se joindre en raison de cette binarité qu’on appelle au cinéma (et dans la vie aussi), subtilité et prise de conscience.
Nous l’avons rencontré par Zoom avant la sortie à Montréal, le 5 juin prochain, de Lire Lolita à Téhéran, une adaptation du livre Reading Lolita in Tehran: A Memoir in Books de l’américano-iranienne Azar Nafisi.
C’est une coproduction entre Israël et l’Italie dont le travail de montage, Riklis ayant collaboré avec le chef monteur, est un point central dans l’élaboration du film.
Je remercie Louis Dussault, à la tête de K-Films Amérique, privilégiant depuis toujours des choix personnels et qui surtout questionnent le monde. C’est exactement le rôle que doit entreprendre tout chef de maison de distribution ayant une idée formatrice du cinéma mondial.
Élie Castiel
À quelle époque est situé le film ?
Eran Riklis
Lorsque Azar Nafisi, qui avait un bon poste aux États-Unis, a décidé de retourner en Iran très peu de temps après les évènements de 1979 – le mécontentement qui a conduit au renversement du Shah reposait sur plusieurs facteurs socio-politiques et économiques – je lui ai posé la question à savoir la raison principale de sa décision ; elle a répondu comme sans doute plusieurs personnes, quel que soit leur niveau d’éducation, presque naïvement même, qu’il était question d’attachement au pays, dans son for intérieur, un acte qui prévalait plus que toutes autres considérations. Une sorte d’orgueil national où on oublie les conséquences d’une telle action.
Vous aviez vos propres raisons pour faire ce film, tout en sachant, je suppose, qu’un cinéaste iranien, plus proche du sujet, aurait pu adapter ce roman.
C’est une bonne question puisqu’elle sous-tend autant de reflexes personnels que régis par la politique ; soudain, un cinéaste israélien s’intéresse à parler de quelque chose qui dépasse ses propres préoccupations. Toujours est-il que Nafisi avait reçu de nombreuses propositions de plusieurs cinéastes américains, mais elle n’était pas convaincue du traitement hollywoodien que ceux-ci exigeaient. En analysant toutes les propositions, elle s’est rendue compte que la mienne lui semblait la plus originale, ayant vu certains de mes films et sans doute plus proche géographiquement de son pays. Israël, après tout, est plus au courant de la politique iranienne.

Saisir la pensée de Vladimir Nabokov dans Lolita.
Crédit : Gracieuseté de K-Films Amérique
En toute honnêteté, en adaptant ce livre assez particulier, en quelque sorte une biographie politique, n’y a-t-il pas dans votre cas, consciemment ou inconsciemment, un acte, j’ai envie de dire, militant ?
Vous avez sans doute raison. Mais au-delà de cette considération, il était certain que je ne voulais pas faire un film à la Costa-Gavras, que j’ai toujours admiré, un cinéaste qui filme dans un état brut les sujets qu’il choisit. J’essaie, dans mon cas, d’apporter des subtilités. Je dirais même des nuances que beaucoup de réalisateurs utilisent dans leurs films, pour ainsi préserver une sorte de distanciation. Effectivement, j’essaie de montrer des individus prisonnier pris dans l’engrenage de situations complexes, mais tout en essayant de les montrer dans leur quotidien. En fait, ma vision de comment traiter du narratif dans un film a pris précocement naissance lorsque j’ai vu One Flew Over the Cuckoo’s Nest (Vol au-dessus d’un nid de coucou), au tout début de ma vingtaine. Le film avait laissé des traces. Comment échapper à un système de retranchement alors que les forces qui le guident sont aussi puissantes, plus que l’individu. J’avais un âge où le réel vous oblige à le confronter et à vous poser des questions. Le livre de Nafisi n’est pas facile à adapter cinématographiquement, mais il pose des défis qui, à force de réflexion, peut produire des résultats intéressants.
Lire Lolita à Téhéran, de par sa structure, est une mise en abyme où ce qui ressemble à un documentaire s’insère harmonieusement à la fiction. Qu’en pensez-vous?
Effectivement. Mais je ne savais pas qu’en français, il y avait un terme spécifique, « mise en abyme ». Si c’est le cas dans un de mes prochains films, j’y penserai. Dans un sens, en traitant de deux genres ou catégories de film, documentaire et fiction, il y a là un intéressant rapport de la caméra aux sujets (dans le cas du documentaire) ou aux personnages (dans la fiction). En quelque sorte, un lien moral avec le filmé, probablement issu de la fameuse politique des auteurs. C’est aussi, dans ce cas-ci, une question qui se pose, à savoir si les sujets filmés se sentent manipulés pour les besoins du film ou si ce qu’ils subissent de la part du réalisateur et de l’équipe technique sont des procédés, on doit l’admettre, impossible à éviter. On revient alors à ce cas de « moral ». C’est là, la frontière qui existe entre l’idiosyncrasie propre au faiseur d’images et le film en préparation.
Qu’on le veuille ou non, c’est d’abord de nous qu’il s’agit, c’est-à-dire individuellement, ensuite la famille et puis la société. Paradoxalement, même chez les ennemis, on peut parfois souhaiter qu’ils survivent. Est-ce une façade, une façon de se dédouaner d’un je-ne-sais-quoi. Il y a dans cette façon de penser, que certains peuvent trouver romanesque ou utopiste, une certaine forme d’Humanité.
Dans un sens, en tant que cinéaste, et c’est la même chose pour les critiques de cinéma, je parle de ceux qui professent la profession de bonne foi, il y a un degré, ne serait-ce que partiel, de narcissisme constructif, équilibré.
Oui, je suis tout à fait d’accord, mais on n’y pense pas constamment, bien que l’idée traverse en un clin d’œil notre imagination. Arrive un temps où l’on n’y pense pas du tout.
Vos films sont en grande partie des films de fiction, et c’est le cas de Lire Lolita à Téhéran, vous tenez un langage cinématographique où une certaine forme d’humour se manifeste de temps en temps, malgré les pressions sociales. Malgré ces quelques moments de pause, certains spectateurs reconnaissent le sérieux que la forme documentaire aurez illustrer plus directement. Autrement dit, impossible de cacher la vérité.
C’est bien cela. En dépit de l’idéologie de chacun des spectateurs, ce que le public veut, c’est ultimement voir apparaître une certaine forme de vérité, quelque chose qui leur parle et que d’aucuns ne peuvent exprimer dans leur quotidienneté pour de nombreuses raisons qui les dépassent. Mais par la même occasion, intimement, en voyant les images défiler, chacun les traduit selon sa propre morale.
Justement, les entrevues avec les créateurs servent de prélude à voir les films d’une autre façon, même jusqu’à réinventer notre regard.
C’est tout à fait juste.

Au-delà de notre histoire, regarder ce que le futur nous réserve.
Crédit : Gracieuseté de K-Films Amérique
Lorsque vous avez approché Golshifteh Farahani, est-ce que vous craigniez qu’elle ne puisse pas avoir le temps à ce moment-là ?
Au contraire, elle a été d’une largesse d’esprit incroyable. D’autant plus qu’elle avait, comme plusieurs iraniens vivant à l’étranger, lu le livre dont il est question. En fait, j’ai déjà tourné un film avec elle, en France, Le dossier Mona Lina (Shelter / Mistor). Lorsqu’on tourne un film sur la liberté des femmes, leur soumission dans un monde parrainé par des autocrates religieux, et surtout de leur recherche d’autonomie, car c’est de cela qu’il s’agit aussi dans le livre, la collaboration de Farhani au film est devenue une évidence.
Vos films parlent du rapport entre le privé et le collectif à l’intérieur du concept complexe de liberté.
Qu’on le veuille ou non, c’est d’abord de nous qu’il s’agit, c’est-à-dire individuellement, ensuite la famille et puis la société. Paradoxalement, même chez les ennemis, on peut parfois souhaiter qu’ils survivent. Est-ce une façade, une façon de se dédouaner d’un je-ne-sais-quoi. Il y a dans cette façon de penser, que certains peuvent trouver romanesque ou utopiste, une certaine forme d’Humanité.
