Fantasia 2026
| III |

ÉVÈNEMENT
Cinéma ]

texte
Luc Chaput

 

Un concours complexe de circonstances a diminué grandement ma couverture de ce festival anniversaire, me concentrant sur des documentaires, un film d’animation et deux films canado-québécois

Glanures

The Seoul Guardians

À Séoul, en Corée du Sud, le 3 décembre 2024, le président Yoon Suk Yeol déclare dans un discours télévisé la loi martiale. Des journalistes, des députés et de simples citoyens se ruent pour entrer dans l’enceinte du Parlement seul habileté à confirmer l’application de ce décret présidentiel. Les policiers ne laissent pas entrer facilement ces représentants du peuple soutenus par une grande partie du public. Des caméramans, des reporters de la presse écrite et de simples quidams engrangent de multiples images de qualités très diverses démontrant la tension grandissante qui existe entre la police bloquant l’accès et les députés. Ce reportage sur le vif continue à l’intérieur de l’enceinte avec des courses des employés du parlement et autres défenseurs du parlement vers des points névralgiques attaqués par des soldats tentant de s’y introduire. Les réalisateurs alternent dans leur montage et dans leur narration avec un rappel des conséquences à Gwangju du coup d’état de 1980 et de sa répression sanglante. L’issue en fut cette fois-ci bien différente. The Seoul Guardians (Seoul-ui bam) de Cho Chul-young, Kim Jong-woo et Kim Shin-wan, haletant par moments et se terminant par la décision de la Cour suprême décrétant la destitution du dit président démontre que la démocratie peut devenir chancelante quand un de ces piliers est attaqué.

Un adolescent de 16 ans se rend à une fête nocturne. Blaise y rencontre une jeune femme en conflit avec ses riches parents. Les deux se rapprochent à cause de malentendus. Ce long métrage d’animation de Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue utilise le photomontage déjà employé par Planchon dans ses livres de bandes dessinées originaux et dans la télésérie qui suivit sur Arte. L’apparence des personnages rappellera à certains les Têtes à claques mais l’humour y a plus de couches. Chacun des individus répond la plupart du temps ce qu’il croit que son interlocuteur aimerait entendre en y insérant également ses lubies. La critique sociale passe par un humour grinçant basé sur des archétypes. Le caractère répétitif de certaines scènes augmente le sentiment de fuite en avant mais diminue son efficacité à mesure que ce long métrage avance. L’implication des interprètes spécialement Léa Drucker et Jacques Gamblin charpente malgré tout la force de cette œuvre dans laquelle l’animation sert essentiellement de cadre à des prestations vocales.

Permanent Damage

Un jeune homme évadé de prison dans la région d’Halifax se retrouve dans une communauté de personnes démunies aux patronymes bizarres vivant de divers moyens plus ou moins légaux. Ils habitent un logement sous la coupe d’un propriétaire véreux, interprété avec hargne par Stephen Dorff. Seth A. Smith insère dans Permanent Damage de nombreux passages de critique sociale sur la gentrification et les rénovations bâclées dans cette comédie dramatique policière dans laquelle le terme tatou prend plusieurs significations. La mise en scène améliore le scénario d’une idylle attendue par ses effets spéciaux psychédéliques qui donnent un autre ton à la proposition où la vengeance surgit d’un personnage à première vue secondaire.

Tight Lettuce (Tissé serré)

Porté par l’interprétation vif-argent d’Emmanuel Bilodeau, dévoilant toutes les facettes contradictoires de son Bodo, Tight Lettuce /Tissé serré tourné dans les Laurentides, explore la relation de dépendance affective entre Joel et son père accro à des drogues dures. Bodo apparaît le plus souvent comme un grand enfant cherchant à attirer et garder l’attention de ses proches et mêmes d’inconnus. Le scénario du réalisateur Harrison Houde, de l’autre acteur principal et de Rayden Wickop oscille entre des épisodes plus difficiles à regarder et d’autres où l’humour resurgit de manière inattendue. Cet accompagnement dans ces vallées et pics d’émotion représentées littéralement par la géographie pose directement la question de jusqu’où l’aide à une personne en détresse peut lézarder l’existence du proche aidant et de ses autres relations. Les courtes séquences vidéo placées pendant le générique final présentent le véritable protagoniste. Cela apparaît à la fois comme une validation du projet fictionnel mais aussi une contradiction puisqu’un documentaire court aurait pu aussi le présenter.

Black Zombie

Un groupe de noirs dans une forêt près de champs de cannes à sucre arrive au bord de l’eau pour entreprendre un grand voyage. C’est par ce court métrage de fiction que la réalisatrice afro-canadienne Maya Annik Bedward débute son Black Zombie redonnant une humanité affirme à ces esclaves noirs et à leur culture à la fois religieuse par le Vaudou et par d’autres pratiques. Avec l’aide d’intervenants universitaires et artistes comme Erol Josué ou d’amateurs éclairés de films d’horreur, la réalisatrice multiplie les extraits d’archives diverses et de films célèbres ou non. Elle dévoile bien l’importance de Magic Island de William Seabrook dans la diffusion d’un type de zombie bien différent des personnes affectées intrinsèquement par des sorts dans cette île de Saint-Domingue. L’allant qui porte le long métrage, malgré des escales trop courtes dans certaines parties historiques, donne le désir d’en connaître encore au moins un peu plus sur cette première nation noire libre si longtemps vilipendée. La cinéaste a ainsi recadré le discours sur son sujet et sur plusieurs autres, ce qui est le point des grands documentaires.

Nous reviendrons lors de sa sortie très prochaine sur Teenage Sex and Death at Camp Miasma et sur d’autres dans la prochaine année.