Fantasia 2026
| II |

ÉVÈNEMENT
Cinéma ]

texte : Pascal Grenier

 

LE

TRIOMPHE

DE LA

formule

 

Avant même le coup d’envoi de cette 30e édition de Fantasia, l’excitation était palpable. Comme chaque année, le volet asiatique constituait sans doute la section la plus attendue de la programmation. Depuis trois décennies, le festival montréalais s’est bâti une réputation enviable en servant de véritable vitrine au cinéma de genre asiatique, révélant des cinéastes aujourd’hui incontournables et offrant au public des œuvres qui repoussaient constamment les limites du médium. Mais les temps changent. Si l’Asie demeure un formidable réservoir de talents, force est de constater que les véritables chocs cinématographiques se font désormais beaucoup plus rares. Cette édition anniversaire en est malheureusement une nouvelle démonstration.

Pourtant, on espérait la programmation de certains films qui nous faisaient saliver d’avance : Ikatan Dhara, la nouvelle bombe d’arts martiaux du réalisateur indonésien Sidharta Tata, Turgaud, nouveau film d’Adilkhan Yerzhanov, sans doute le plus passionnant cinéaste kazakh actuel et auteur du magistral Steppenwolf, ou encore DC, le dernier brûlot ultra violent de l’Indien Arun Matheswaran, cinéaste qui s’est rapidement imposé comme l’un des nouveaux visages du cinéma d’auteur et d’action sud-asiatique. Mais aucun d’eux au programme cette année.

Et plus largement, une impression persistante se dégage de cette programmation asiatique: celle d’un cinéma qui préfère aujourd’hui répondre aux attentes immédiates du public plutôt que de les défier. Fantasia demeure un festival populaire, et c’est tant mieux. Les salles sont pleines, l’ambiance est électrique et le public répond toujours présent. Mais plusieurs films semblent désormais calibrés pour satisfaire une clientèle déjà acquise d’avance. Les recettes sont connues: quelques scènes de violence graphique, une bonne dose d’humour absurde, un rythme soutenu et une esthétique léchée au goût du jour. L’effet est immédiat, certes, mais rarement durable. On sort amusé, parfois diverti, mais rarement bouleversé.

Cette tendance est d’autant plus frappante lorsqu’on repense aux grandes années du festival. À une époque où chaque édition semblait révéler plusieurs œuvres appelées à devenir des classiques du cinéma de genre, les découvertes se succédaient à un rythme effarant. Aujourd’hui, les films véritablement habités par une vision personnelle apparaissent comme des exceptions.

AnyMart

La plus belle surprise de cette édition porte justement le nom de AnyMart, remarquable premier long métrage du Japonais Yusuke Iwasaki. Sans conteste le film asiatique le plus marquant présenté cette année, il démontre qu’il est encore possible de surprendre sans avoir recours aux artifices habituels du cinéma de genre.

Sous ses allures modestes, AnyMart est un drame social d’une grande finesse qui observe le quotidien de jeunes employés enfermés dans l’univers impersonnel d’un simple dépanneur comme on en retrouve par milliers au Japon (et partout ailleurs). Ce microcosme devient rapidement le reflet d’une société entière en perte de repères. Iwasaki filme les rayons parfaitement alignés, les néons agressifs et les clients anonymes comme autant de symptômes d’un monde déshumanisé où chacun survit davantage qu’il ne vit réellement.

La force du film réside précisément dans cette lente dérive. Sans jamais sombrer dans le fantastique à proprement parler, le réalisateur fait progressivement glisser son récit vers une forme d’horreur existentielle où la consommation devient une prison invisible. L’aliénation urbaine, l’épuisement professionnel, l’isolement affectif et la solitude moderne s’entremêlent dans un récit profondément mélancolique. Servi par une distribution d’une justesse remarquable, AnyMart impressionne par sa maturité et rappelle que les véritables émotions naissent souvent des œuvres les plus discrètes. Voilà le genre de découverte qui justifie encore pleinement sa présence à Fantasia.

Parmi les invités prestigieux de cette année figurait également Takashi Shimizu, venu recevoir le prestigieux Cheval Noir honorifique récompensant l’ensemble de sa carrière. Un hommage pleinement mérité pour le créateur de Ju-On (The Grudge), dont l’influence sur le J-Horror demeure immense. Malheureusement, les deux films qu’il venait défendre témoignent surtout d’un cinéaste qui semble avoir depuis longtemps perdu la flamme créatrice qui faisait sa singularité.

Son plus attendu, The Mouths, constitue une immense déception. Derrière son titre intrigant se cache un J-Horror d’une paresse étonnante qui recycle sans conviction des procédés mille fois vus. Les apparitions fantomatiques, les effets sonores et les scènes de tension semblent exécutés machinalement, sans véritable inspiration. Le film avance péniblement jusqu’à une conclusion volontairement plus légère qui, sans être mémorable, décroche enfin quelques sourires. Cette finale amusante sauve les meubles, mais ne peut masquer l’impression générale d’un cinéaste qui tourne désormais en pilote automatique. Shimizu demeure prolifique, certes, mais cette productivité ne suffit plus à masquer une perte d’inspiration devenue évidente depuis plusieurs années.

L’Indonésie proposait également Levitating, du réalisateur Wregas Bhanuteja, sans doute l’une des propositions les plus singulières de cette édition. Contrairement à ce que son sujet pourrait laisser croire, le film n’est nullement un récit d’épouvante malgré son étrange concept autour de la transmission spirituelle des animaux. Il s’agit plutôt d’un drame métaphysique profondément enraciné dans le folklore local.

Levitating

Le cinéaste privilégie une approche contemplative où les traditions ancestrales occupent une place centrale. L’atmosphère, souvent hypnotique, compense un récit parfois trop étiré qui souffre d’un sérieux passage à vide en milieu de parcours. Malgré ces longueurs, Levitating demeure une œuvre sincère, originale et suffisamment atypique pour retenir l’attention dans une sélection souvent prisonnière de ses conventions.

Toujours en provenance d’Indonésie, Sleep No More, du réalisateur au simple prénom, Edwin, emprunte quant à lui la voie de l’horreur corporelle, mais avec des résultats autrement plus discutables. Ce drame horrifique accumule les maladresses narratives et les effets grotesques au point de frôler involontairement le territoire du so bad it’s good. Malheureusement, son rythme laborieux empêche même ce plaisir coupable de pleinement fonctionner.

Le problème est d’autant plus évident que les amateurs de Fantasia gardent encore un souvenir vivace d’Exte: Hair Extensions, de Sion Sono, présenté lors des grandes années du festival. Impossible de ne pas établir le parallèle tant Sleep No More semble reprendre certaines idées en les vidant complètement de leur puissance. Là où Sono transformait un concept absurde en cauchemar hallucinant, cette nouvelle proposition se contente d’empiler les invraisemblances sans jamais susciter ni malaise ni fascination.

Le thriller japonais Suzuki=Bakudan, réalisé par Akira Nagai, se révèle plus solide. Inspiré d’une célèbre œuvre littéraire, le film installe progressivement une enquête autour d’un mystérieux poseur de bombes avec un réel savoir-faire. Le suspense fonctionne, les interprètes sont convaincants et certaines séquences témoignent d’une tension efficace.

Suzuki-Bakudan

En revanche, la comparaison évoquée dans le programme avec Se7en ou Zodiac paraît largement exagérée. Là où David Fincher faisait de la mise en scène un élément dramatique à part entière, Nagai adopte une réalisation beaucoup plus fonctionnelle, souvent très proche des standards télévisuels contemporains. Cette absence de personnalité visuelle empêche le film d’atteindre les sommets auxquels il aspire malgré un scénario suffisamment solide pour maintenir l’intérêt.

Autre habitué de Fantasia, Eiji Uchida présentait lui aussi deux nouvelles productions. Parmi elles, The Specials proposait un mélange improbable entre compétition de danse et affrontements de yakuzas. Une prémisse suffisamment loufoque pour conquérir instantanément un public déjà acquis à la cause du cinéaste.

Les premières minutes sont effectivement réjouissantes. Uchida possède un réel sens du rythme comique et parvient à tirer parti de cette idée absurde avec un enthousiasme communicatif. Malheureusement, le film s’essouffle rapidement. L’équilibre entre les deux univers ne fonctionne jamais complètement et l’ensemble finit par donner l’impression d’une succession de sketches plus ou moins réussis plutôt qu’un véritable récit cohérent. Divertissant par moments, The Specials demeure finalement très inégal.

Heureusement, cette section asiatique se termine sur une note beaucoup plus satisfaisante avec Tristes tropiques, du toujours fiable Park Hoon-jung. Le réalisateur coréen, déjà responsable de Night in Paradise, confirme une nouvelle fois sa maîtrise du cinéma d’action musclé.

Certes, le scénario réserve très peu de surprises et reprend plusieurs archétypes du film criminel asiatique contemporain. Mais Park sait comment mettre en scène la violence avec une efficacité redoutable. Les affrontements sont secs, brutaux et admirablement chorégraphiés. Mention spéciale à une spectaculaire fusillade dans un ascenseur, véritable morceau de bravoure qui constitue sans conteste l’un des grands moments d’action du festival. Avec sa société secrète peuplée d’assassins et son héros solitaire pris dans un engrenage meurtrier, Tristes tropiques évoque parfois une version modernisée de Crying Freeman. Rien de révolutionnaire, mais un divertissement parfaitement assumé qui remplit son contrat.

Tristes tropiques

Au terme de cette 30e édition, un constat s’impose. Plus que jamais, il devient nécessaire de faire des choix à Fantasia. L’abondance de la programmation rend évidemment impossible le visionnement de tout ce qui est proposé, mais cette sélection asiatique rappelle également que le cinéma contemporain n’est plus automatiquement synonyme de découvertes majeures. Les films véritablement audacieux existent encore, mais ils sont désormais noyés dans une masse de productions formatées qui privilégient l’efficacité immédiate au détriment d’une réelle ambition artistique.

C’est sans doute pourquoi le volet Fantasia Rétro s’est encore une fois imposé comme la véritable vedette de cette édition anniversaire. Les restaurations de classiques ont rappelé avec éclat ce que le cinéma de genre pouvait produire lorsqu’il osait prendre des risques, déranger et inventer de nouvelles formes. Un paradoxe révélateur: alors que le festival célèbre plus que jamais la création contemporaine, ce sont encore les œuvres du passé qui laissent les traces les plus profondes.

Cette trentième édition n’aura certainement pas été mauvaise. Elle aura offert quelques belles découvertes, quelques films solides et une poignée de moments mémorables. Mais pour un anniversaire aussi symbolique, on pouvait espérer davantage qu’une succession de propositions souvent compétentes, rarement essentielles. Le cinéma asiatique continue de produire énormément. Reste maintenant à retrouver cette étincelle qui faisait autrefois de chaque passage à Fantasia la promesse d’une véritable révélation.