texte : Élie Castiel
★★★ ½
Récits clairement fragmentés

Accueil férocement mitigé au dernier Festival de Cannes, film partagé par une critique parfois gourmande de mots pernicieux envers un cinéaste qui a déjà prouvé son talent. Par méchanceté ? Par habitude dans ce genre d’exercice ? Par provocation ?
Et pourtant, dans ces Histoires parallèles, film gigogne, ces va-et-vient entre les divers récits s’enchevêtrent inlassablement, s’auto-mutilent quand bon leur semble et, mine de rien, clôturent le film en en une sorte d’extase inattendue, clinique, vouant au cinéaste persan sa bonne foi.
C’est surtout, et pas que, un film sur la parole, pierre angulaire du cinéma français depuis le parlant, un cinéma issu des grandes lignes de la littérature romanesque dans l’Hexagone européen, grand ambassadeur cinématographique dans le monde.
Asghar Farhadi en est conscient et c’est dans cette approche plutôt inattendue qu’il dresse son constat, une proposition faite de moments, paradoxalement, presque muets et qui, du coup, s’emportent par leurs avalanche de mots.
L’amour, la création littéraire, le nouveau roman, mais aussi des observations cinéphiles aussi (magnifique référence au Hitchcock de Rear Window, en français Fenêtre sur cour, en espagnol, La ventana indiscreta (ce qui veut dire « la fenêtre indiscrète », plus proche du récit), le vrai et le faux, ce qu’on imagine et ce qu’on n’ose pas ou on ne veut pas dire, tous ces éléments narratifs, Farhadi les expose avec un sens inné de la continuité, parce que tout simplement, à travers tous cet amalgame désorientant, à force de concentration, on arrive plus-ou-moins à se retrouver. L’effort est toujours gagnant.

Elle ou lui, du pareil au même.
Une exigence de la part du réalisateur : que le spectateur soit saisi par cette occasion d’avoir recours à son intelligence, son sens de la nuance (quel beau mot !), des récits intentionnellement malmenés dans le simple but de donner au tumulte une sorte de répit ou autrement dit, de rédemption, ne serait-ce que temporaire.
On aime quelqu’un, ce quelqu’un en aime un autre, cet autre se lie avec quelqu’un et le carrousel amoureux ne cesse de se reproduire. On ne vous dira rien sur ces jeux de l’amour et « des » hasards. Il faut souligner qu’il s’agit de sursauts amoureux hétéronormatifs.
Un casting de rêve, d’où ressort, avec tous les honneurs, un presque nouveau-venu, le jeune franco-tunisien, Adam Bessa, conservant son prénom dans le film, une sorte d’auto-mise-en-abyme qui stabiliserait harmonieusement sa condition d’individu dans le monde.
Farhadi, dans toute sa sincère reconnaissance envers les grands cinéastes européens d’un cinéma qu’on a perdu de vue – les Tarkovski, les Bergman, Bertolucci sans doute et autres valeurs sûres du cinéma mondial – sont, à ses yeux, ceux qui ont façonné d’une manière ou d’une autre le cinéma libre iranien, même dans des temps, depuis 1979, difficiles, dus au régime ; un cinéma qui persiste et signe en attirant continuellement le regard du monde.
Et que vient faire le mythique Kieślowski et son segment sur l’adultère dans son prestigieus Décalogue ? En tout cas, la quête de l’autre par l’œil voyeur, le sentiment de ne pas être seul par ce qu’on voit pour peut-être le désirer et, tout compte fait, appartenir à la race des vivants.
Dans ce film agréablement inusité, il se met dans la peau d’un réalisateur occidental, se travestissant volontairement pour se donner l’occasion d’être ce que, géographiquement, il n’est pas, mais conscient que cette expérience, ne craignant pas les mots, du moins hallucinante, lui donne l’occasion de tenter l’universalité de son propos.
Un casting de rêve, d’où ressort, avec tous les honneurs, un presque nouveau-venu, le jeune franco-tunisien, Adam Bessa, conservant son prénom dans le film, une sorte d’auto-mise-en-abyme qui stabiliserait harmonieusement sa condition d’individu dans le monde.