D’abord créée à Québec en 2021, Courville, nonobstant les clins d’œil faits à d’autres œuvres de Robert Lepage (mises en scène d’opéras, compris) est sans contredit sa plus intime, là où les souvenirs d’une époque – ce n’est pas par hasard si ça se passe au milieu des années 1970 – se présentent, se concrétisent, s’apitoient de ses faux pas, de ses erreurs, de cette idée qu’on peut se faire du temps, de son avancée vers un nouveau siècle qui traverse déjà les esprits, inconsciemment sans doute, mais bercé de promesses, d’un futur plus harmonieux et d’autres idées farfelues.
Les années 1970. Turbulences sociales et politiques, sexualité débridée qui se conjugue à tous les temps, mais ne s’accorde pas nécessairement avec tous les sujets, crise dans l’institution de la famille, un Québec qui explose en se débarrassant de l’hégémonie cléricale, partis politiques en plein combat d’idéaux discordants. Bien sûr, l’avenir de la langue française, comme jamais auparavant. Revendications linguistiques à l’intérieur même de la langue officielle, le français.
Spirituellement, dans les esprits, Québec n’est pas une « province », mais un « pays » à part entière. Ce qui fait changer les modes, les comportements, la musique qu’on écoute (sans toutefois nier les groupes anglais de l’heure), et Nicole Martin pour une certaine frange de la population (qu’on écoutera maintes fois dans ces radios-meubles vintage qui doivent coûter une petite fortune de nos jours), la radicalisation des idéaux, la droite qui ne sait plus où elle est, nostalgique d’une époque de soumission, la gauche qui se confirme à tous les niveaux. Et pourquoi pas, comme dans tous les pays occidentaux, la mode.
Un univers foncièrement conceptuel. Crédit : Yves Renaud
On rappellera qu’en 1998, le cinéaste britannique John Maybury tourne une fiction sur la liaison entre Francis Bacon et George Dyer – Love Is the Devil: Study for a Portrait of Francis Bacon, avec Daniel Craig (George Dyer) et Derek Jakoby (bien entendu, Bacon), tous deux en état de grâce entre le désir charnel maladif et incontrôlable et le déchirement.
Dans la transposition théâtrale du roman de Larry Tremblay, le blanc du décor domine, des murs espacés d’entrées et de sorties et une toile blanche, comme un rideau de scène, en forme d’écran étalée sur toute son horizontalité où seront projetés des pans identitaires, sortes de support à ce récit d’une sensualité à fleur de peau.
Le peintre et son modèle ou plutôt son amant. D’un soir? D’un moment? D’une vie? L’artiste intellectuel et le mauvais garçon. Un opportuniste profitant du désir (et des avoirs) du peintre? Francis Bacon ou la déraison, le portraitiste de l’âme ensevelie, de l’être qui se dirige vers le néant.
Ces
lieux
imaginaires
Le charnel dans tous ses états. Crédit : Usine C
Et puis Larry Tremblay et son texte déchirant, illuminé, enfoui jusqu’à ses retranchements les plus intimes, ses influences littéraires et artistiques, celles les plus surréalistes, déconstruites comme les toiles de Bacon. Et que la mise en scène d’Angela Konrad rend encore plus perceptible.
Konrad ou l’excès dans les gestes et les mouvements, dans la physicalité la plus disponible, mais surtout dans son anéantissement; Benoit McGinnis (jeune Bacon) traverse les moments du personnage avec une rage exemplaire qu’il voit comme un exutoire destructeur, un soupape contre son propre for intérieur en pleine ébullition. Face à lui, Michel Côté (George), un corps massif, souvent nu, sculpture, où le désir n’a nul besoin de raison.
Entre les deux personnages, des allers-venues d’un dialogue sur l’amour et la fidélité, sur les échappées nocturnes et provisoires, entre le désir de créer et soutenir une liaison.
Un rapport dénué de raison. Crédit : Usine C
Un spectacle pour adultes consentants, de ceux auxquels la dramaturgie québécoise n’est pas habituée. Des lieux imaginaires, fantasmés, pourtant réels, qu’on sent finalement le besoin de transposer.
Si la mise en perspective d’Angela Konrad subit un traitement inspiré, comme si la metteuse en scène était la témoin privilégiée des deux « amants » qui la laissent entrer en catimini dans leurs univers, le jeu intense des deux comédiens est si physique que cette particularité l’emporte sur toutes les autres.
Le corps respire, s’anime de toutes les passions, souffre, se complaît dans des souffrances morbides; le sang est présent et subsiste dans l’espace scénique comme une sorte d’œuvre de foi. C’est à un rituel que nous avons droit.
Un spectacle pour adultes consentants, de ceux auxquels la dramaturgie québécoise n’est pas habituée. Des lieux imaginaires, fantasmés, pourtant réels, qu’on sent finalement le besoin de transposer.
FICHE ARTISTIQUE Texte Larry Tremblay D’après son roman éponyme Adaptation Larry Tremblay Mise en scène Angela Konrad Assistance à la mise en scène William Durbau Interprètes Samuel Côté Benoit McGinnis
Scénographie Hugo Dalphond-Laporte Conception sonore Simon Gauthier Conception visuelle Alexandre Desjardins Éclairages Hugo Dalphond-Laporte
Durée 1 h 20 min [ Sans entracte ]
Auditoire (suggéré) Adultes – 18 ans +
Diffusion & Billets @ Usine C Jusqu’au 16 septembre 2023
ÉTOILES FILANTES ★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. ★ Sans intérêt. 0 Nul. ½[ Entre-deux-cotes ]
Quarante-sept ans après la sortie de Network (Main basse sur la TV), un des films les plus achevés du cinéaste américain le plus socialement engagé de l’époque, Sidney Lumet, David Laurin propose une traduction théâtrale tirée du texte de Lee Hall.
Mêmes enjeux? Mêmes situations? Mêmes rapports hommes-femmes? Mêmes motivations? Même politique? Mais surtout un tas de questions à se poser sur le personnage principal, Howard Beale, au cinéma campé par l’irréprochable Peter Finch.
L’adaptation française de Laurin, acérée et sans compromis, propose une langue d’ici, campant les personnages entre une Amérique voisine qu’on devine et une nouvelle réalité locale réincarnée.
Denis Bernard occupe l’espace totale de la scène du Duceppe, totalement investie pour la circonstance. Nous sommes après tout dans un plateau de télévision où tout doit se poursuivre comme sur des roulettes, à la minute près.
Une réalité parallèle.
Denis Bernard, encore une fois, c’est l’appropriation du jeu d’interprétation à- l’Actors-Studio, à sa période âge-d’or; à proprement parler, cette propension à s’emparer d’un personnage non pas pour l’imiter, mais pour le « devenir », ne serait-ce que le temps que dure le projet.
Expressions faciales que non seulement les spectateurs aux premiers rangs peuvent bien observer, mais toute la salle, grâce l’excellent travail vidéo d’Eliot Laprise.
Et puis, les spectacteurs, littéralement complices de cette aventure de j’en-ai-marrisme telle que prodiguée par un maître de cérémonie aussi intègre que diabolique, mais tout aussi moral, à sa façon.
L’industrie de la télé, comme celle du cinéma, les cotes d’écoute pour les uns, le nombre de spectateurs pour les autres. Un monde issue du capitalisme sauvage initialement « Made in USA », là où le profit est la seule règle et, selon les circonstances, les anciennes chicanes et coups bas se transforment en nouvelles associations, le temps que ça dure.
La mise en scène de Marie-Josée Bastien participe de ce tour de force qui a à voir avec l’instinct de survie; si elle atteint un certain degré d’élégance et parfois de rébellion, il n’en demeure pas moins que ce qui compte le plus, c’est cette question de rythme, élément majeur dans toute production théâtrale qui se respecte.
Belle partition musicale de Stéphane Caron, au diapason d’un milieu assez particulier, mais surtout en harmonie avec une atmosphère urbaine de grande ville économique – New York de préférence.
La mise en scène de Marie-Josée Bastien participe de ce tour de force qui a à voir avec l’instinct de survie; si elle atteint un certain degré d’élégance et parfois de rébellion, il n’en demeure pas moins que ce qui compte le plus, c’est cette question de rythme, élément majeur dans toute production théâtrale qui se respecte.
Tout cet assemblage d’idées lumineuses contribuent à faire de cette Salle de nouvelles un des spectacles les plus excitants de la saison théâtrale québécoise de l’année.
Tous les comédiens, y compris ceux et celles dans des rôles secondaires, demeures constamment irréprochables. Y compris les spectateurs dans la salle qui, pris à l’improviste, se lancent dans cette aventure à plusieurs visages. Par moments, ça donne la chair de poule.
Mais surtout nous sortons de cette expérience, convaincus que les choses n’ont pas vraiment changé. Une chose demeure, néanmoins : avec Salle de nouvelles, Duceppe poursuit cette aventure pérenne qui fait la force de cette institution culturelle indubitablement québécoise.
P.S. : Force est de mettre en exergue la plume (posthume) de Paddy Chayevsky, plus de 40 scénarios à son actif, dont celui de son dernier film pour le grand écran, Altered States (Au-delà du réel, 1980), d’après son propre roman, et non le moindre Marty(1955), gagnant, en 1956, de plusieurs statuettes aux Oscars.
FICHE ARTISTIQUE Texte Lee Hall D’après le scénario de Paddy Chayevsky pour le film Network, de Sidney Lumet Traduction David Laurin Mise en scène Marie-Josée Bastien Assistance à la mise en scène Christian Caron