Des oreilles au bout des doigts
RECENSION
| Culture québécoise |
texte : Pierre Pageau
★★★★
Sylvain Cormier traîne dans son sillage une réputation de critique musical sévère. Sa culture en matière de musique est indéniable, comme autant la quantité de travail accompli. Mais celui qui aimait se définir comme « un fan avec une job » carburait aussi aux coups de cœur sur un large registre allant de Bob Dylan à Johnny Hallyday.
comme une
traînée de poudre
Le ton Cormier : « Que dit-on à Renée Martel, que vous n’avez jamais rencontrée mais à qui vous avez, quelques mois plus tôt, dans une critique de son spectacle de chansons de Brassens à la Butte St-Jacques, avoué un amour indéfectible ? », demande-t-il. À propos de Jean Leloup, Cormier affirme « qu’il n’y a pas lieu de discourir sur le personnage, qu’il s’agit seulement de jouir d’un tel dérèglement de tous les sens, certes moins systématique —et nettement moins menaçant— que chez Morrison ou Rimbaud. »
Inépuisable, Cormier est allé partout, assista à une multitude de spectacles à travers des époques et des lieux fort divers. Le sous-titre de son livre parle haut de « 35 ans de journaliste musical ». Une somme ! Douze chapitres thématiques pour bien distinguer ses propos. La mémoire de notre activité musicale populaire des 35 dernières années surgit entre les lignes. Cormier nous a livré des articles mémorables ; j’en ai conservé quelques-uns, comme des textes de Pierre Foglia (La Presse). Dans ce florilège, on peut retrouver ses meilleurs crus; des ouvrages à venir porteront sur d’autres aspects de la culture musicale.

Les Cowboys Fringants
Crédit : De ma Plume à vos Oreilles
Cormier aime bien la culture populaire, mais demeure sélectif. Ses choix ont souvent été les miens : Jean Leloup, Richard Desjardins, Plume Latraverse, Leonard Cohen, les Cowboys Fringants (auxquels j’ajouterai le sous-estimé Pierre Flynn). Je voudrai faire ici une sorte de zoom-out, identifier d’autres critiques, souvent du journal Le Devoir, qui se sont fait aussi un « devoir » d’être lucides, et souvent, d’une plume assassine. Comme Nathalie Petrowski qui avait descendu en flèche la prestation chantée d’Annie Girardot. L’artiste française allait riposter en qualifiant la journaliste de « Pétrowskouille ».
Non, Cormier n’est pas le seul à pouvoir juger très défavorablement la prestation d’un artiste. Comment oublier les querelles entre Robert Lévesque, critique de théâtre et le metteur en scène Robert Lepage ? En 2001, Il lui suggère de profiter de la présence à Montréal de critiques du monde entier, lors du Festival de théâtre des Amériques, pour leur expliquer sa « politique de la blacklist ». Cette fameuse « liste noire », René Angélil, le manager de Céline Dion, l’avaient mise aussi en place pour barrer ceux qui ne goûtaient pas le travail de son égérie (et éventuelle épouse). Sylvain Cormier a goûté à sa médecine comme Radio-Canada. Dans la section cinéma du Devoir, on retrouvait chez Odile Tremblay le même genre de jugements très étayés, souvent sans concessions, en particulier face au 7e Art québécois populaire ; un jour elle a éreinté l’immense succès public Les Boys de Louis Saïa.
Bref, le point commun de ces journalistes est d’avoir écrit dans un organisme de presse permettant à ses critiques de se prononcer en toute liberté sur nos artistes. Tel était le cadre de travail de Sylvain Cormier. D’autres quotidiens québécois ont abrité de grands critiques. Ceux-ci avaient les coudées franches dans une époque de tohu-bohu et de coups de gueule. Ainsi en musique classique, Claude Gingras (de La Presse), fut craint et apprécié.
Alors, dans le volet cinématographique subséquent une « Odile Tremblette », pimbêche et acariâtre était mise en scène. Ça l’avait bien amusée. D’une façon similaire on peut imaginer que Sylvain Cormier a ri de toutes les « listes noires » dressées contre lui. Avant Odile Tremblay, il y a eu aussi un André Leroux, très critique du cinéma (trop) populaire.
Bref, le point commun de ces journalistes est d’avoir écrit dans un organisme de presse permettant à ses critiques de se prononcer en toute liberté sur nos artistes. Tel était le cadre de travail de Sylvain Cormier. D’autres quotidiens québécois ont abrité de grands critiques. Ceux-ci avaient les coudées franches dans une époque de tohu-bohu et de coups de gueule. Ainsi en musique classique, Claude Gingras (de La Presse), fut craint et apprécié. Le film État critique, de Marcel Jean, lui rendait en partie hommage.
L’ouvrage de Sylvain Cormier offre des traces concrètes, dynamiques de la création musicale au Québec : 80 textes publiés sur plus de trois décennies (1989-2019). Ceux-ci portent autant sur des spectacles que sur des disques. L’auteur se présente comme un critique musical alliant de solides analyses à des charges provocatrices.
Le cas Céline
Sylvain n’aimait donc pas Céline Dion, surtout celle du disque d’Elles. De son côté, la chanteuse Charlotte Corbin, une « superstar » selon Cormier, n’en finit plus d’aligner les compliments sur la diva dans le documentaire récent D’Eux, trente ans (2025). Aux yeux de celle que je qualifierais de Willie Lamothe au féminin, Céline demeure un modèle de simplicité, de communication facile, au demeurant fort sympathique et toujours proche de sa famille par-delà son succès international.
Charlotte Cardin ne manque pas de termes enthousiastes pour qualifier la voix de Céline, qui a appris à « déchanter » aux côtés de Jean-Jacques Goldman. Pour un peu, elle la qualifierait de Stradivarius. Le Québec compte plusieurs « chanteuses à voix » (expression utilisée par J.J. Goldman). Ainsi Ginette Reno, Marie-Claire Séguin, Fabienne Thibault, Diane Dufresne, Isabelle Boulay, et Céline il va de soi, célèbre entre toutes. On les retrouve ici fort bien représentées.

D’Eux
Documentaire de Nicolas Perge (2025)
En photo : J.J. Goldman et Céline Dion
Crédit : Télé7
Je suis devenu moi-même un admirateur de la Céline Dion transformée par Goldman, non pas de celle qui s’époumonait pour satisfaire le public de Las Vegas. Elle y a établi un record de notes inatteignables avec sa version de All By Myself. Je lui préfère une chanson comme Pour que je t’aime encore (du disque D’Eux), un grand classique en France, ou, pour l’émotion pure Vole. Quiconque irait écrire des propos négatifs sur Céline dans l’Hexagone deviendrait automatiquement persona non grata. Je ne souhaite pas que ça m’arrive.
Impossible de ne pas dire un mot sur la préface d’Émile Proulx-Cloutier, mon ancien élève en cinéma au Collège Ahuntsic ; dire qu’il était de niveau supérieur relèverait de l’euphémisme. Désormais chanteur, acteur et auteur reconnu pour la qualité générale de son travail, il a droit à un chapitre entier du livre de Cormier et c’est bien mérité. Des propos d’Émile, je retiens en particulier son idée qu’un ouvrage comme celui-ci permet de lutter contre une forme d’amnésie fréquente face à un art apparemment fugace, éphémère. Pour lutter contre cette perception, l’auteur se sert des mots, précis, forts, originaux, comme dans sa prose critique.
À l’instar des créateurs de chansons, les termes utilisés constituent les piliers solides de sa pensée. Par sa qualité d’écriture, il sauve notre Mémoire des arts populaires des trente dernières années (chanson et cinéma). Émile note que souvent à travers ses analyses, Sylvain Cormier est « plus impudique qu’on aurait pu le croire ». Effectivement, pour chaque compte-rendu d’un spectacle (à mon avis un exercice plus difficile que pour un disque), on croit pénétrer des discussions intimes entre l’auteur et l’artiste chanteur. Ce qui rend ses textes d’autant plus précieux.
Cormier a établi un réseau de contacts. Pour lui, rencontrer un artiste, c’est s’adresser à lui comme à une sorte de copain. Mais sa sensibilité, sa curiosité et son esprit critique demeurent. Un peu comme avec Foglia.
Des oreilles au bout des doigts :
35 ans de journalisme musical
Préface d’Émile Proulx-Cloutier
Montréal : Le Devoir / Somme toute, 2026
322 pages
(Illustré)
ISBN : 978-2-8988-60003
(couverture souple)
Prix suggéré : 39,95 $
ÉTOILES FILANTES
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½ [ Entre-deux-cotes ]
