Filipiñana

P R I M E U R
Sortie
officielle
Dimanche 25 octobre 2026

RÉSUMÉ SUCCINCT
L’attirance d’Isabel, une adolescente, pour le Dr Palanca, rencontré grâce à son travail au country club, devient inquiétante lorsqu’elle révèle la violence dissimulée derrière les apparences raffinées du club et découvre le lien troublant qui les unit depuis le passé.

ANGLE
| CRITIQUE |

texte : Pascal Grenier

★★★ ½

Le poids immobile

des inégalités 

 

Récompensé au Festival de Sundance 2026 par le Prix spécial du jury pour sa vision créative, Filipiñana de Rafael Manuel est l’adaptation en long métrage de son propre court métrage, qui avait remporté l’Ours d’argent à la Berlinale en 2020. Sélectionné pour représenter les Philippines dans la course aux Oscars, ce premier long métrage s’attaque aux inégalités sociales et à l’impunité des classes privilégiées à travers une fable aussi étrange que dérangeante.

Difficile de ne pas penser à Parasite de Bong Joon-ho ou à Triangle of Sadness de Ruben Östlund, tant le cinéaste partage avec ces derniers une volonté de mettre à nu les rapports de domination entre riches et pauvres. Mais là où ses prédécesseurs privilégiaient la satire mordante, les ruptures de ton et les explosions de violence, Manuel opte pour une approche beaucoup plus feutrée, où la colère se dissimule sous une apparente tranquillité.

L’action se déroule dans un country club huppé, véritable enclave privilégiée où le personnel local s’affaire au service d’une élite fortunée. Au cœur de cet univers soigneusement ordonné, le terrain de golf devient progressivement le symbole d’un système social hérité du colonialisme, où les rapports de pouvoir semblent aussi immuables que les règles qui régissent les lieux.

Le contraste entre l’eau rationnée dans les villes et celle généreusement gaspillée pour entretenir les pelouses impeccables du club résume à lui seul toute l’absurdité d’un ordre économique fondé sur la dépossession et l’exploitation. Derrière les sourires de circonstance et les gestes mécaniques se dessine ainsi le portrait d’une société paralysée, incapable de se libérer de ses anciennes structures de domination.

Une attitude qui absout provisoirement les affres de la réalité.

Pour traduire cette immobilité, Rafael Manuel privilégie une mise en scène géométrique, composée de plans fixes minutieusement construits et de cadrages d’une symétrie presque obsessionnelle. Les couleurs pastel et l’organisation artificielle des décors évoquent parfois l’univers de Wes Anderson, tandis que la froideur clinique de certains plans rappelle davantage le cinéma de Michael Haneke.

Il en résulte une atmosphère singulière, oscillant entre le conte satirique, le thriller social et l’absurde. L’humour à froid, distillé avec parcimonie, accentue le malaise plutôt que de provoquer le rire. Ici, la violence n’a pas besoin d’éclater pour se faire sentir. Elle est structurelle, diffuse, inscrite dans chaque geste et chaque silence.

Cette proposition formelle possède néanmoins ses limites. Le rythme volontairement lent, presque hypnotique, traduit efficacement l’attente interminable d’un changement social qui ne vient jamais, mais finit aussi par engourdir le spectateur. À force de contempler les rouages d’un système parfaitement huilé, on aimerait parfois que le film se décide à en gripper la mécanique. Contrairement à Parasite, dont l’ingéniosité narrative transforme la lutte des classes en un spectacle jubilatoire, Filipiñana préfère installer un sentiment d’oppression qui ne trouve pas toujours son prolongement dramatique. Le film se révèle alors plus stimulant sur le plan intellectuel que véritablement captivant.

Avec Filipiñana, Rafael Manuel propose donc une œuvre politiquement lucide, visuellement maîtrisée et dotée d’une identité singulière. Son regard sur les séquelles du colonialisme et la persistance des privilèges mérite assurément l’attention, même si sa rigueur formelle finit par étouffer une partie de son potentiel dramatique. Un film davantage à analyser qu’à savourer, dont les qualités indéniables ne compensent pas toujours une certaine monotonie.

Produit sous la supervision du cinéaste chinois Jia Zhangke, qui a accompagné Manuel dans le cadre de la Rolex Arts Initiative, le long métrage témoigne également d’une sensibilité nourrie par le cinéma asiatique contemporain. On y retrouve cette manière de filmer les mutations économiques à travers des paysages chargés de mélancolie, ainsi qu’une attention particulière aux individus condamnés à observer leur propre déclassement. Les cinéphiles les plus attentifs reconnaîtront d’ailleurs un leitmotiv musical emprunté à Days of Being Wild de Wong Kar-wai, qui renforce la dimension mélancolique de l’ensemble.

Avec Filipiñana, Rafael Manuel propose donc une œuvre politiquement lucide, visuellement maîtrisée et dotée d’une identité singulière. Son regard sur les séquelles du colonialisme et la persistance des privilèges mérite assurément l’attention, même si sa rigueur formelle finit par étouffer une partie de son potentiel dramatique. Un film davantage à analyser qu’à savourer, dont les qualités indéniables ne compensent pas toujours une certaine monotonie.

FICHE TECHNIQUE PARTIELLE
Réalisation
Rafael Manuel

Scénario : Rafael Manuel. Direction photo : Xenia Patricia. Montage : Rafael Manuel. Musique : [Chansons folkloriques philippines].

Genre(s)
Drame
Origine(s)
France / Grande-Bretagne
Pays-Bas / Philippines / Singapour
Année : 2025 – Durée : 1 h 40 min
Langue(s)
V.o. : anglais, tagalog ; s.-t.a.
Filipiñana

Distributeur
Kino Lorber

Contact info.
[ Magnifiy ]

Diffusion
Cinéma-Cinéma
[ @ du Musée ]
Séances très limitées

Rafael Manuel
Crédit : @ IMDb

Classification
En attente

ÉTOILES FILANTES
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon.
★★ Moyen. ★ Sans intérêt. 0 Nul.
½ [ Entre-deux-cotes ]