Regards sur l’œuvre de Raoul Barré (1874-1932)
RECENSION
| Cinéma |
Pierre Pageau
★★★★

Un héritage culturel
au-delà des attentes
Un ouvrage qui deviendra incontournable ; selon la quatrième de couverture, « le premier livre consacré à Raoul Barré »). Mais qui est-il au juste ? Peu connu, peu reconnu, le livre de John Harbour devrait permettre, enfin !, de lui attribuer une reconnaissance.
Raoul Barré (1874-1932), un créateur qui s’est exprimé sur diverses disciplines, le cinéma bien sûr, l’objet principal de l’étude de Harbour ; mais il fut aussi un maître de la bande dessinée, du dessin, de la peinture. À la fin de l’ouvrage, l’auteur ajoute la liste des bandes dessinées, des films, des dessins, des caricatures, des publicités et de quelques correspondances. Bref, le but principal de cet ouvrage est bien de réhabiliter la mémoire de ce créateur québécois. Dans le grand contexte du cinéma d’animation des premiers temps il a sa place. Proches de créateurs comme Windsor McCay (États-Unis) ou Émile Cohl (France). Sa collaboration avec l’Américain Charles Bowers le situe dans ce que le cinéma d’animation naissant a fait de mieux. Force est aussi de l’annexer au socle pérenne du cinéma québécois naissant, au même titre, par exemple, d’un Ernest Ouimet.
Ce livre tire son origine à partir d’une thèse, il n’y a qu’à lire la bibliographie pour s’en rendre compte. Je constate que le principal ouvrage, en anglais, sur la grande question de l’histoire de l’animation demeure Before Mickey : The Animated Film, 1898-1928, de Donald Crafton, ou bien sûr, les deux ouvrages en français, au Québec, qui font référence au travail de Barré, celui d’André Martin et Louise Beaudet Barré l’introuvable et aussi celui de Marco de Blois, avec la collaboration de Laurier Lacroix, À la découverte de Raoul Barré : créateur d’un siècle nouveau. Certains ouvrages de théorie littéraire et filmique servent aussi le propos, comme celui de Gérard Genette, David Bordwell, André Gaudreault, Isabelle Raynauld (pour la théorie du son). Malgré toutes ces références qui peuvent apparaitre à priori rébarbatives, la lecture de cet ouvrage demeure totalement accessible et fort prenante.
Le livre comporte trois grandes parties. Il y a, au départ, une Introduction générale pour bien situer le créateur Raoul Barré dans son contexte historique (fin XIXe et début XXe). Le premier chapitre s’intéresse aux niveaux narratifs de l’œuvre (BD et films). Harbour arrive à la conclusion, peu prévisible, que nous sommes en présence de « films qui se savent films ». Harbour fait référence aux nombreux « cartoons » de Barré, comme The Animated Grouch Chaser (1915, 15 minutes) et toute une série qui utilise bien le mot cartoon mais avec un indicatif, comme Cartoons in the Country, Cartoons in the Hotel, Cartoons on the Beach, etc. Ce qui intéresse fondamentalement Harbour c’est bel et bien l’écriture filmique, les divers niveaux de narration. Avec, aussi, l’intérêt de Barré pour l’onirisme, les hallucinations, et parfois aussi, le contexte social du cartoon. Les créations auxquels Harbour se réfère sont le plus souvent en anglais, pour bien tenir compte de l’importance de son travail aux États-Unis. Mais, à la fin de l’ouvrage, Harbour fait la recension de bandes dessinées bien créées et diffusées au Québec, principalement dans le journal La Patrie (1907-1908), accessoirement dans La Presse (dès 1902).

The Animated Grouch Chaser
Le deuxième chapitre peut surprendre le lecteur puisqu’il sera question de l’élément Son. Nous sommes pourtant bien dans la grande période du cinéma muet (ou de la BD, qui est a fortiori silencieuse). Pour bien étayer ce goût certain de Barré pour le travail sonore, il fait appel à des exemples venant de ses bandes dessinées. Là, Barré ne se gêne pas pour créer des onomatopées, ou ce qu’il nomme « événement sonore ». On se rend compte que Barré aurait pu être un musicien. Isabelle Raynaud et Michel Chion, bien connus pour leur expertise dans le domaine du son, viennent étayer ses analyses.
Le chapitre trois, le dernier, se concentre sur une œuvre précise de Barré : « Un cas d’adaptation dans l’œuvre de Raoul Barré ». Harbour fait référence à The Fatuousness of Anti-Fat Fatuities (1912). Comme ce titre peut l’indiquer il s’agit d’une bande dessinée qui parle d’embonpoint, de gens trop gros qui veulent maigrir ; une situation bien représentative de la société américaine. Ici, encore plus qu’ailleurs, la reproduction des huit cases permettent de bien voir les talents de Barré, aussi bien comme dessinateur que comme maître de la narration. L’ouvrage de Harbour relève bien le fait que ce Montréalais francophone a pu contribuer à la très célèbre série Felix The Cat (de Otto Messmer et Pat Sullivan).
Cet ouvrage va demeurer, par sa grande rigueur documentaire, mais avec aussi une forme de plaisir pour raconter la vie et le travail de Barré. Harbour aime découvrir et nous faire découvrir. On trouve de nombreuses et judicieuses illustrations. Quand les titres sont en français, une note en bas de page indique le titre de la version anglaise. Ce qui témoigne bien des capacités éditoriales de l’auteur, mais aussi de la variété des travaux de Barré.
Regards sur l’œuvre de Raoul Barré (1874-1932) :
Cinéaste d’animation et bédéiste
Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2026
(Collection « La petite culture »)
155 pages
(Illustré)
ISBN : 978-2-7606-5549-2
(couverture souple)
Prix suggéré : 21,95 $
