Venise 2025
ÉVÈNEMENT
| Cinéma |
texte
Élie Castiel
Voir les
choses
autrement
La Mostra de Venise 2025 a pris fin le 6 septembre dernier avec son lot de films importants annonçant les prochaines sorties de grands cinéastes, mais évènement également couru, comme plusieurs manifestations, pour ses fêtes, ses hommages, également pour ses controverses, comme la présence de l’Israélienne Gal Gadot, contestée, et le Lion d’argent accordée à Kaouther ben Hania pour La voix de Hind Rajab. Dans les deux cas, gestes qui situent l’évènement dans une sorte de neutralité politique face au conflit israélo-palestinien. On est en droit de se demander que parmi les conflits mondiaux, comme celui de Russie-Ukraine par exemple, aucun ne crée autant de passion et de polémique que celui au Moyen-Orient. La raison : il faudrait écrire un livre sur le sujet.
En ce qui nous concerne, un petit tour d’horizon.

Father
Father (Otec) – République tchèque, Pologne, Slovaquie 2025 / Tereza Nvotová
La vie parfaitement comblée d’un homme vole en éclats lorsque son bébé disparaît de la garderie. L’appel de sa femme révèle quelque chose de bouleversant : la présence dans le conscient du père du « syndrome du bébé oublié », un nouveau mal social, heureusement pas très répandu, du moins pour l’instant, notamment en Occident où la présence du stress comme mode de vie, notamment urbain, dans le quotidien, participe beaucoup à ce phénomène. La réalisation de Nvotová repose particulièrement sur la tension, les situations équivoques qui, aux yeux des spectateurs, sont plus porteuses de question que tout autre chose. Mais tout bien considéré, c’est par le jeu prenant de la mère (très efficace Dominika Morávková), mais surtout celui de Milan Ondrík, le père, dont l’interprétation traverse divers registres avec une aisance et une connaissance des situations remarquables. Plusieurs signatures de long métrage pour la jeune cinéaste, mais en ce qui nous concerne, une première incursion dans son univers, autant dire digne de confiance. Et la fin, ouverte à toutes les interprétations montrent jusqu’à quel point le cinéma actuel propose des conclusions aux multiples possibilités et au même temps, dénote une vision des choses propre aux nouvelles réalités sociales.

Damned if You Do, Damned if You Don’t
Damned if You Do, Damned if You Don’t (Como ti muovi, sbagli) – Italie, France 2025 / Gianni Di Gregorio
Nous ne le connaissions pas. On découvre un réalisateur soucieux de bien faire, sans trop pousser vers le prosélytisme, tout à fait conscient de son travail, assumant avec ardeur ce qu’il défend par la voie de la simplicité et la présence d’acteurs compétents. Ici, c’est le vieillissement, sa peur parfois non assumée, la mort qui rôde même lorsqu’on est en santé, le temps qui passe à une vitesse inouïe, mais aussi la perte de la stabilité qui fut et ne l’est plus. Un récit simple, comme on les aime, même si ça ne fait pas un très grand film, mais peu importe. Un professeur à la retraite qui vit bien de sa pension, des soirées entre ami(es) ; sa vie est perturbée lorsque sa fille lui rend visite avec ses deux enfants turbulents. Du calme le plus serein, le film bascule en quelque chose de chaotiquement contagieux alors que la mise en scène ne se soucie guère de ces changements au récit. Arrivé à l’automne de la vie, cet homme charmant et bienveillant peut compter sur l’attirance qu’une femme a pour lui. Mais dans le domaine romantique, il a perdu l’intérêt pour ces choses de la vie. Reste les petits-enfants, mais est-ce assez pour s’offrir le semblant d’une nouvelle jeunesse ?

Songs of Forgotten Trees
Songs of Forgotten Trees (Bhoole Hue Pedon kai Geet) – Inde 2025 / Anuparna Roy
Après le court Run to the River (Nadee Kee Or Bhaago), la jeune Indienne Anuparna Roy signe un premier long dont la durée et la simplicité du récit sont les principaux signes de réussite. D’autant plus qu’on sent que la cinéaste est complètement transformée par cette nouvelle tendance en Inde pour le jeune cinéma indépendant, rompant comme un traînée de poudre avec le sacro-saint Bollywood, lui, en lutte féroce à une invasion de nouveaux réalisateurs bollywoodiens tournés de plus en plus vers le cinéma politique. Dans Songs of Forgotten Trees, titre au parfum aussi exotique que symbolique, offrant une aura de poésie et de liberté, une actrice qui se retrouve à Mumbai sous-loue son appartement à une employée d’entreprise. Deux mondes qui tentent de survivre, mais qui s’affrontent selon les circonstances. L’une d’elle a un amant, un homme marié qui, après quelques rencontres, montre le vrai visage du mâle toxique, dans un pays où le « masculin » l’emporte sur le féminin, castes et traditions oblige. Les quelques scènes érotiques ne dérangent guère la réalisatrice, puisque dans son esprit, elles représentent, en même temps que le plaisir charnel momentané, une suite qui culmine vers la bataille entre les sexes ; Roy filme ces visages, ces contextes, ces situations avec un sens inné du cadre, finalement de l’instantané. Un rigoureux travail dans l’agencement chromatique et une atmosphère souvent nocturne rendent compte du travail que peut représenter le cinéma hors du commercial. Cela donne un liberté de ton et particulièrement ce besoin de ne pas être assujetti à des contraintes commerciales. Ce premier long de Roy nous a paru fortement accompli. Il n’est guère surprenant que le film ait reçu le prix Orrizonti. Et que son compatriote Anurag Kashyap soit l’un des producteurs.
LE CAS KHRZHANOVSKY

Ilya Khrzhanovsky
Il a fui la Russie de Poutine pour des raisons évidentes. Il est Juif et s’est installé en Israël, bien que sa vision des choses n’est pas du côté du gouvernement présent. Il résiste comme certains intellectuels du pays, dont de nombreux cinéastes. Mais malheureusement, peu en Occident le savent, confondant « gouvernement israéliens » et « Israéliens ». Mais ça c’est une autre histoire qui mérite un débat sérieux. Le fils de Khrzhanovsky, Andrey X, l’a suivi. Inutile de préciser que pour des raisons évidentes, les films dont nous traitons ont été tournés en Ukraine. Dans le cas de 4, pour les scènes non controversées, quelque part en Russie.

4 (Four)
4 (Chetyre) – Russie, Pays-Bas, 2024 / Ilya Khrzhanovsky
Il y a trois personnages, deux hommes et une femme, dans un bar de Moscou. Ils boivent, ils boivent même trop. Et ils fument, même beaucoup. Comme c’est le cas dans les films de Khrzhanovsky que nous avons visionnés. Ils discutent de leur pays, de son imaginaire politique et collectif, osant même le privé. On parle de façons visiblement voilée de Poutine. Et puis, changement de décor. Il y a ensuite Marina, jeune femme, retournant dans son village pour l’enterrement d’une de ses sœurs. Comme si un autre film s’annonçait. C’est là où la majeure partie de ce long métrage se passe. Scène où au cours de l’enterrement, de vieilles pleureuses, évidemment engagées pour la circonstance, font un travail hallucinant pour ceux et celles non habitué(es) à ces débordements. L’endroit confirme ces coutumes sensibles à un orientalisme de circonstances. On s’y habitue, jusqu’au moment où les pleureuses se rencontrent le soir pour « célébrer » la vie de la disparue, bouffe et beaucoup de boisson à l’appui. Ça se complique, le montage permet des intervalles où les cochons sont abattus pour fins de consommation. Le cinéaste russe sait de quoi il parle, car tous ces films sont des métaphores politiques sur un pays piégé par le rêve d’un retour de l’URSS d’antan. Ces vieilles dames, organisent une sorte de bacchanales sexuelles qu’on n’est pas prêt d’oublier. Le spectateur n’est pas obligé d’accepter tout ce qu’il voit et former sa propre opinion, du moment où elle est aussi intellectuelle que celle du cinéaste. Les paris sont donc ouverts.
De la série sur DAU, nous avons eu l’occasion d’en visionner deux films.

DAU. Degeneration
DAU. Degeneration (Dau. Degeneratsiya) – Allemagne, Ukraine, Grande-Bretagne, Suisse, France, Russie 2020 / Ilya Khrzhanovsky
En fait, Khrzhanovsky l’a réalisé avec la collaboration de son confrère Ilya Permyakov, comme c’est le cas pour l’épisode Natasha. Dans le cas présent, un film fleuve, 369 minutes (faites le calcul en heures) qui, dans mon cas, sont passées comme si de rien n’était. Une œuvre ample, où le régime de Poutine et mis à rude épreuve en transposant le récit ou plutôt les récits, bien qu’ils soient juxtaposés les uns aux autres, un peu avant la Guerre froide, alors que les Américains pouvaient encore se rendre en URSS. Il est question d’un certain Institut de recherches scientifiques (encore un peu trop proche de l’Occident), du KGB qui veille aux principes du Communisme, selon le réalisateur, vue comme une « religion d’État », rappelant la première partie du film, d’une éloquence particulière dans le domaine du débat, alors que le recours aux religions traditionnelles et celle en devenir (c’est-à-dire, aucune), de l’URSS sont explorées, analysées. La suite ou suites du film abordent des sujets brûlants comme la masculinité et virilité toxiques du mâle russe, la solidarité intempestive du peuple ignorant, le KGB, dont les autorités sont prêtes à tout pour asservir le peuple et les individus qui ne se conforment pas. On parle de racisme, d’antisémitisme (que l’on associe à sionisme), de la femme, vue comme objet sexuel ou, au mieux, mère nourricière, la phallocratie est dominante. Khrzhanovsky ira aussi loin que les images pornographiques – éjaculation avec sexe en érection montré avec la plus audacieuse civilité du monde ; pourquoi pas ne pas dire aussi qu’avec ce tableau quasi apocalyptique d’un monde qui semble s’écrouler, le cinéaste présente un plan final qui, selon notre vision du monde, pourrait paraître aussi illusoire que rempli de promesses. L’homme de cinéma est un penseur, un portraitiste qui, par le biais des images en mouvement, se permet de proposer un regard sur le monde à le plan fixe, le plan-séquence et la caméra à l’épaule parfois tremblante cadre ces moments, ces situations et surtout les personnages dans un univers qui n’a plus de sens. Déroutant et dans le même temps fascinant.

DAU. Natasha
DAU. Natasha (Dau. Natasha) – Allemagne, Ukraine, Grande-Bretagne, Russie 2020 / Ilya Khrzhanovsky
Une sorte de suite au précédent ? Pas vraiment, même si le décor est pratiquement le même et quelques personnages réapparaissent. Nathasha, c’est la façon d’arriver à croire au régime, dans son vrai jour, comme un promesse du diable. Mais peu importe. Comme dans Degeneration, alors que pour la classe ouvrière, boire, manger et « baiser » semblent être la devise d’un mouvement politique nouveau en URSS, deux décennies après la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’au jour où peu à peu, les choses changent. Le film fait 132 minutes, donc paraît comme un moyen métrage en comparaison au précédent. La première partie est sans doute trop longue. La deuxième, elle, situe de façon subliminale l’idée de base du réalisateur. La séquence d’interrogation entre le chef du KGB, Azhippo (parfaitement campé par Vladimir Azhippo) et Natasha, l’interrogée (exceptionnelle Natalia Berezhnaya) montre jusqu’à quel point le bourreau et la victime peuvent être interchangés lorsqu’ils sont attirés l’un à l’autre, même si c’est « elle » qui initie cette attirance (rappelant une scène du film où elle dit être attirée par les « hommes dominants »). Arrivé au terme du récit, Khrzhanovsky semble clamer qu’en fin de compte, dans la vie, tout est politique, même le sexe. Pour ensuite, dans un cadre final abruptement interrompu pour fins de générique, les rapports de force et de classe, et de pouvoir autocratique que sera la nation soviétique prennent une dimension insoupçonnée.
