Bonne idée de commencer par nul autre que Zelinsky, « l’Homme de l’actualité » par excellence. Marc St-Martin (à s’y méprendre dans sa ressemblance à l’original) ouvre le bal avec l’un des meilleurs numéros de la soirée ; il ne s’adresse pas à l’ONU ou autre assemblée en Europe, mais aux spectacteurs et spectatrices du Rideau Vert, avec tout le sérieux du monde, débitant un cours texte magnifiquement écrit où sérieux et comique s’assemblent le plus irrespectueusement du monde. Des mots lapidaires, assassins.
Autre moment mémorable, une Ginette Reno hors de l’ordinaire, moments magiques qui suscitent le respect et l’adhésion d’une salle bondée ce soir de Première et, comme d’habitude, conquise d’avance. Marie-Ève Sansfaçon, totalement habitée par la chanson où il est difficile de faire la différence entre les vraies paroles et celles inventées pour la circonstance.
Ne gâchons pas notre plaisir pour autant. La série « revue et corrigée » restera toujours indispensable.
C’est sans doute un choix émanant autant du comédien que du metteur en scène. Félix-Antoine Boutin livre une performance détachée; corps presque inerte où seule la voix monocorde, à la limite du récitatif, constitue un flot de paroles, de phrases toutes faites, un jet de paroles intimes, personnelles, sur la vie, sur son homosexualité, sur la politique, sur tout et sur rien. Sur son père, qu’il n’a pas vu depuis longtemps, un homme obsédé par une masculinité excessive et qui, aujourd’hui, face à son fils venu lui rappeler des choses, ne dit plus rien. Il a quitté son travail, épuisé, victime d’une société qui broie ses bâtisseurs de l’ombre.
Sur papier, un texte souverain, essentiel, d’une pertinence renouvelée. Sur scène, des moments anxiogènes, voire répétitifs. Peut-on demeurer attentif à ce discours qui respire la confession? Les transitions entre chaque « acte » (si on peut les appeler ainsi), s’effectuent par des fondus au noir et où une musique entraînante nous ramène sur terre.
Deux personnages sur scène, le monologuiste (le fils), et son père, le sujet de cette visite. L’homme, le fils, parle sans cesse, le paternel prépare à manger. Les actes se poursuivent selon la méthode « monologue » pour finalement, arriver à une conclusion étonnante.
N’eût été de la mise en scène de Jérémie Niel, totalement inspirée et transgressive, Qui a tué mon père nous paraîtrait comme un spectacle totalement hors-norme, intentionnellement hostile, sans compromis, divulguant avec transparence, à brûle-pourpoint, le bilan d’une partie de vie.
Justement, la mise en scène renvoit à cet esprit que constitue la conception théâtrale, cette mise en situation qui, par le truchement d’effets, de normes de présentation, de travail sonore, de « brouillards » inventés, de tous ces éléments de production qui s’approprient la scène pour créer un espace dramatique des plus ingénieux, recréent la prise en charge de la représentation.
Et à bien y penser, malgré nos quelques réserves, Félix-Antoine Boutin n’établit-il pas un geste politique, militant, subversif, par ce refus de jeu conventionnel, face à un texte engagé? Même tactique que celle de Martin Faucher, dont les silences ne sont que des confessions intériorisées.
Sans vous donner des détails, l’engrenage, la complicité, le partage des corps dans une des séquences finales, toutes ces composantes sont mises sur pied pour créer une sorte de chorégraphie transgressive qui nous console de l’aspect lourdement récurrent du monologue.
Qui a tué mon père, sans point d’interrogation, sans réponse donc, mais offrant des propositions. Un texte à lire, mais une pièce exigeante à voir pour les esprits les plus aventureux.
Et à bien y penser, malgré nos quelques réserves, Félix-Antoine Boutin n’établit-il pas un geste politique, militant, subversif, par ce refus de jeu conventionnel, face à un texte engagé? Même tactique que celle de Martin Faucher, dont les silences ne sont que des confessions intériorisées.
ÉQUIPE PARTIELLE DE CRÉATION Texte Édouard Louis
Mise en scène Jérémie Niel Assistance à la Mise en scène Ariane Lamarre Erika Maheu-Chapman
Distribution Félix-Antoine Boutin Martin Faucher
Scénographie & Éclairages Cédric Delorme-Bouchard
Costumes Léodie Blanchar
Son Sylvain Bellemare
Durée 1 h 50 min [ Sans entracte ]
Production P’TRUS En collaboration avec Théâtre de Quat’Sous
Public (suggéré) Déconseillé aux jeunes enfants
Diffusion & Billets @ Quat’Sous Jusqu’au 10 décembre 2022
ÉTOILES FILANTES ★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. ★Mauvais. 0 Nul. ½ [ Entre-deux-cotes ]