Ce que le cinéma montre souvent avec plus d’authenticité, médium aidant, le théâtre procède depuis quelques décennies à inventer des concepts visuels, comme le recours aux extraits vidéo, permettant aux spectateurs de mieux saisir les multiples emplacements difficilement exportables sur scène.
Belle stratégie de la part des créateurs de Detroit, au Centre Segal, devenu depuis quelque temps, le rendez-vous des pièces musicales, question sans doute de faire oublier les tracas sociopolitiques d’aujourd’hui, relégués, eux, aux chefs d’état et aux réseaux sociaux, ces derniers s’exprimant avec un farouche et indéfectible déferlement.Suite
Ce qui suscite l’admiration d’une bonne partie des artistes de la scène, c’est bel et bien ce rapport au monde, cette actualisation du présent en tant que celui-ci nous échappe. Qu’il s’agisse de ces créateurs et créatrices dans le domaine du théâtre, surtout, de la danse, souvent et autres disciplines.
C’est le cas de la Compagnie Virginie Brunelle qui, dans notre cas, nous avait été révélée il y a quatre ans avec Fables, spectacle, comme toujours, à Danse Danse.
L’étonnant dans l’adaptation québécoise de la pièce du Français Ivan Calbérac est d’être portée par des comédiens exceptionnels. Effectivement, il est difficile de les départir tant leurs prestations confirment jusqu’à quel point les rôles était expressément écrit pour chacun d’eux.
Pièces achevées
pour
piano mécanique
Un décor sobre, comme il se fait de plus en plus dans le théâtre québécois, une stratégie d’économie qui, dans le même temps, solidifie le travail de la mise en scène, la rendant plus aérée, précise, rompant avec les vieilles traditions, complice de ce travail d’équipe qui confirme les nouvelles règles dans le milieu théâtral.
Glenn Gould, naissance d’un prodige, titre porteur d’une proposition aussi directe que possible, détrônant le doute, suivant une ligne de conduite bien directe, ne substituant aucun moment à des incongruités ou des afféteries.
Justement, le vocable « moment » est ce qui se démarque dans l’adaptation d’Emmanuel Reichenbach. Ces moments sont des scènes, des anecdotes dans la vie du pianiste qui prennent des proportions inégalées. Aucun mot de travers, rien du domaine de l’inutile.
En presque 90 minutes, on parle de l’enfance à la mort de l’artiste avec une rapidité qui ne laisse pas paraître sa durée. C’est le mystère du travail de Frédéric Bélanger, rendant justice en même temps à Gould, l’artiste. Devant son piano, Gould, de son vrai nom « Gold », changé par le paternel à une époque où cette appellation trop « juive », milieu des années 1940 pouvait compromettre la situation sociale alors que les Gold n’étaient pas Juifs, ni antisémites d’ailleurs.
Une attitude particulière. Crédit : Danny Taillon
Le concept vidéo, de plus en plus en vogue dans les mises en scène théâtrales procèdent de cette structure à montrer les lieux, certaines actions, voire des moments documentaires des vrais personnages. Ce rapprochement, dans un sens, avec le cinéma, permet de documenter la proposition sans avoir recours à des structures de mise en scènes plus compliquées.
Entre le « vrai » Gould et l’interprété, une ressemblance hallucinante qui émerveille, et que Maxime de Cotret s’en empare avec une déréliction voulue, tant son personnage, qui souffre d’autisme, savoure la vie entre la souffrance de la création et le désir d’aimer.
Le moment final, qui n’est pas en fait une surprise, rejoint dans le domaine de la mise en scène, ce fondu au noir qui nous laisse la gorge serrée, non pas par l’émotion qu’il procure, mais surtout en raison de son caractère impromptu qui rend la suprématie du théâtre encore plus éloquente.
Au personnage de la mère, Danielle Proulx est souveraine, rendant le complexe freudien d’Œdipe qu’elle ne semble pas abandonner en une sorte de relation protectrice. Après tout, c’est elle qui l’a mis au monde.
Et que n’approuve pas le père ; un Henri Chassé, entre la vanité virile d’homme de famille qu’on ne semble pas écouter et le manque d’affection que tout homme de cette époque normalement constitué n’avoue pas, même à ses proches.
Revenons aux faits. Crédit : Danny Taillon
Il y a aussi le jeu probant des autres interprètes, tous et toutes lancé(es) dans des situations aussi vulnérables où elles/ils sont contraints de composer avec une morale qui n’en est pas une. Même Jessie (sensible Catherine Renaud), l’amoureuse incomprise, prise entre les tourments de l’amour et les demandes de la création de l’être aimé, qu’elle approuvera toujours ou fera semblant.
Le moment final, qui n’est pas en fait une surprise, rejoint dans le domaine de la mise en scène, ce fondu au noir qui nous laisse la gorge serrée, non pas par l’émotion qu’il procure, mais surtout en raison de son caractère impromptu qui rend la suprématie du théâtre encore plus éloquente.
FICHE TECHNIQUE PARTIELLE
Texte Yvan Calbérac Adaptation québécoise Emmanuel Reichenbach Mise en scène Frédéric Bélanger Assistance à la mise en scène Marie-Marie-Hélène Dufort
Interprètes Henri Chassé, Maxime de Cotret Étienne Pilon, François-Simon Poirier Danielle Proulx, Catherine Renaud et le pianiste Gaël Lane Lépine
Décors : Francis Farley-Lemieux Costumes : Sylvain Genois Éclairages : Leticia Hamaoui Musique : Simon Leoza